Gloria Mundi (Robert Guédiguian)

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Naître et renaître. Les premières images de Gloria Mundi sont une douce éclosion au monde. Gloria débarque sur terre et reçoit son premier bain ; sur elle se verse la bénédiction enchantée de jets d’eau et de rais de lumière tandis que la musique cristalline et presque religieuse de Maurice Ravel coule sur elle. Le monde dans lequel elle apparaît n’est pourtant plus béni depuis longtemps mais pour ce petit être tout juste apparu à la vie, un motif d’espoir prévaut : à ce stade, elle peut encore en être préservée, la possibilité d’une voie digne n’étant pas tout à fait évaporée. Sa mère Mathilda affirme ne pas avoir eu mal à la naissance ; la suite sera pourtant un chemin jalonné de douleurs. Et ainsi la société qui succède à l’apparition au monde. A deux générations au-dessus d’elle, le grand-père de Gloria tente, lui, de renaître. En écho à la séquence d’ouverture, Daniel fraîchement sorti de prison – autre apparition à un monde inconnu – se baigne dans la mer de sa jeunesse sur la même rengaine ravélienne et dans une posture similaire à celle de sa petite-fille : sur le dos, ouvert à la lumière du monde, comme prêt à recevoir cette bénédiction qui l’a raté jusqu’alors. Lui aussi est en quête d’une voie de sortie digne. Et alors qu’une lumière jaillissante et presque aveuglante l’accueille à la sortie de prison, la renaissance de cet homme se fera dans les recoins secrets d’un monde devenu rude et farouche en son absence. Ainsi il passe ses journées dans la chambre d’un hôtel social et il se tient aussi bien à l’écart des rues bondées de Marseille que des tumultueuses affres familiales. Gloria et Daniel sont unis sous un même ciel lumineux ; tous deux sont des puits de paix et de force qui permettent à ceux qui les côtoient de ne pas perdre la face. Mais afin que Gloria puisse doucement éclore au monde et vivre, Daniel fait le choix de ne pas renaître et de retourner au purgatoire d’où il sort. Seul existerait une voie de sortie pour ceux qui sont encore purs de la vie ; pour Daniel il est déjà trop tard. On attend un cœur battre quand le film s’ouvre sur la naissance de Gloria ; on l’entend à nouveau quand le film se ferme sur la mort de Bruno. Derrière la mort, ces battements laissent entendre la perpétuation de la vie en même temps que son infinie fragilité. Sic Transit Gloria Mundi ; ainsi passe la gloire du monde.

Robert Guéduiguian est de ces réalisateurs qui assument la soudaine coloration politique de séquences qui n’en prennent de prime abord pas le chemin. Il offre avec Gloria Mundi une poétique et une politique du petit matin. Par un simple raccord puissant, terriblement évocateur de la douceur et violence de son cinéma, il filme Sylvie en plein ménage dans une grand tour de bureaux, la nuit derrière les grandes baies vitrées, la ville vertigineuse en contrebas ; il la reprend ensuite au petit matin dans cette ville d’en bas qu’elle parcourt toute sonnée après une nuit de labeur. Entre ces deux plans, la différence de hauteur et de lumière surprend et nous place déjà, nous spectateur, devant un gouffre. Pourtant, rien n’empêche la tendresse des retrouvailles entre Sylvie et Richard son mari. Si ces deux-là ne font que se croiser c’est que dans le cinéma récent et désenchanté de Robert Guédiguian, l’homme s’isole toujours plus et fait moins corps avec ses pairs ; c’est alors dans l’effleurement que surgit la réminiscence émotionnelle d’unions discrètes mais en réalité indéfectibles. Son nouveau cinéma se joue dans ces zones où corps et regards se frôlent et se comprennent intuitivement. L’un se couche et l’autre se réveille ; et pourtant les matins de Sylvie et Richard ont une beauté que n’ont pas les matins de Mathilda et Nicolas, tous deux sur le qui-vive, partis pour quitter ensemble le foyer mais très vite rattrapés par les contrainte professionnelles et obligés de se séparer en route. Plus tard, c’est aussi au petit matin que Daniel débarque chez Sylvie et Richard après un long trajet de nuit, comme un lointain écho aux ménages éprouvants que fait Sylvie aux quatre coins de Marseille, des longs trajets de nuit eux aussi, à leur éprouvante manière. Il est donc écrit que les corps fatigués de Daniel et Sylvie, anciens amants séparés, se retrouveront à l’aube timide. Pour engager la conversation, les deux hommes parlent de la nouvelle-née Gloria. Elle aurait les yeux de Daniel. La transmission presque magique d’un regard est ainsi évoquée que – incroyable instant de cinéma – il s’en suit un puissant raccord-regard à trois entre les deux hommes et, depuis la fenêtre, Sylvie qui rentre dans le petit matin à peine éclos. Se regarder, c’est se reconnaître en taisant la parole. Un matin surgit, un regard s’allume. Le matin, c’est donc toutes ces petites naissances au monde, la tranquille éclosion et la renaissance des beautés enfouies ; c’est aussi ces moments fragiles que la vie peut gâcher d’un trait.

Malgré ces discrètes épiphanies que draine le point du jour, ce qui se joue dans Gloria Mundi est bien une tragédie et, avec elle, sa part de fatalité presque antique. La famille recomposée est déjà décomposée, presque corrompue de l’intérieur, en tout cas atteinte d’un mal profond qui fait le lit de sa damnation. Et c’est la dernière génération qui en paie le prix. Pour s’en apercevoir, il suffit de mettre en contrepoint les deux jalousies qui s’offrent en jeu de miroir dans le film. Pour la génération des aînés, elle est une tendre malice d’esprit sans conséquences tandis que pour celle de leurs enfants, elle introduit le ver dans la pomme. Ainsi, des années après Marie-Jo et ses deux amours, le trio composé par Sylvie, son mari Richard et son ancien amant Daniel offrent une douce jalousie heureuse et stimulante, un émoi qui ne tarde pas à être vite transformée en complicité. La jalousie malheureuse des deux demies-sœurs Aurore et Mathilda, respectivement petite amie et amante de Bruno sera, elle, tragique et destructrice. Bien que quasi mythologique, la rivalité de ces deux presque sœurs n’est pas tenue par une quelconque fatalité divine ; elle est bien plutôt le fruit de circonstances sociales non maîtrisées – toutes les deux ont le même baccalauréat secrétariat mais elles réussissent différemment – qui les placent à des polarités opposées d’un système économique rompu à la petite débrouille. Cette famille est entraînée presque malgré elle dans un cycle marchand qui, très insidieusement, fait son œuvre et la ronge jusqu’à l’os. Les anciens sont passés par là – Sylvie a dû se prostituer dans sa jeunesse – et leurs enfants se retrouvent dans d’infernales situations marchandes en fonctionnement circulaire continue : les périodes d’essai s’enchaînent les unes après les autres, les trajets Uber opèrent des boucles incessantes en ville de nuit comme de jour, le négoce d’Aurore et Bruno circule entre rachats à bas prix et réparations douteuses pour des plus-values qui se font sur le dos de leurs clients et de leurs salariés. Ces cycles mercantiles, serviles et aliénants accouchent de personnages tragiques, Sisyphe contemporains du nouveau capitalisme moderne aux joies passagères vite envolées. En haut de la montagne de Sisyphe et en premier de cordée, un personnage jupitérien au bord du précipice : Bruno, une figure du pouvoir et de la sexualité exacerbés qui semble en pleine maîtrise de sa puissance, ou en donne si bien l’illusion – il faut dire que la drogue l’aide bien dans cette entreprise mercenaire. L’hypocrisie y règne en maître ; « si je mens, je vais en Enfer » osera dire Bruno comme une prémonition de mauvais augure. Et de ce mensonge justement, Bruno en mourra.

Le monde dépeint par Robert Guédiguian est gangrené par un nouveau phénomène social autodestructeur qui n’avait jusqu’à Gloria Mundi que rarement imprégné ses films, ou du moins pas de façon aussi irrévocable : la guerre des pauvres contre les pauvres. Jamais ne sont aperçus les réels détenteurs du pouvoir et du capital financier, ces nouveaux riches aperçus dans un yacht au détour d’un plan inquiétant sur la baie de l’Estaque dans La Villa, son très beau film précédent. Si le grand patronat est encore parfois désigné, il sait maintenant se cacher, quelque part confiné dans ces hautes tours impersonnelles de quartiers d’affaires qu’on n’avait pas encore vues chez Robert Guéduiguian. Les brusques frottements de classe se feront donc dans le petit magasin de revente d’Aurore et Bruno, banal lieu du périurbain coincé à côté du périphérique mais qui devient vite, et malgré lui, un bocal d’agitation politique. Quant aux cordons de grève, ils se lèvent entre deux portes de salles de réunion ou de cabines de bateau nettoyées. Quels lieux politiques restent-ils au peuple ? Bien peu. Alors la grève se fissure, la solidarité s’émiette et la nécessité de survie individuelle se fait plus forte. Et tandis que les plus riches se font discrets et que les inégalités les plus criantes restent voilées, une jeune femme musulmane qui souhaite juste vendre un grille-pain doit, elle, lever son voile dans un plan d’une extrême cruauté. De quelle cruauté parle-t-on ? De celle qui dévoile certaines choses quand d’autres ne le seront jamais.

Un personnage reste à l’écart de ce conte tragique. Il est celui qui a dû laisser ses rêves sur le seuil de la porte de prison il y’a bien longtemps, celui qui écrit la nuit : « tout le monde dort, rien entre la lune et moi », probablement le seul qui regarde déjà le monde avec une lucidité désenchantée. En prison ou dans de minables hôtels sociaux, Daniel n’est que trop habitué à vivre dans la nuit noire familière, une toile sur laquelle des haïkus brillent comme des petites étoiles. Comme l’intime sa belle poésie laconique, une des rares joies qui lui reste est d’« aller chercher les belles choses, [et de] les fixer pour l’éternité ». Une promenade dans son ancien quartier et il y croise le temps d’un plan furtif un oiseau dans une cage. Derrière ses barreaux, il chante encore. S’il en faut beaucoup pour perdre sa poésie – souvenons-nous de la fameuse « musique dans le cœur » de Louis-Ferdinand Céline qui ne faisait plus danser Marius, autre personnage blessé par la vie qu’interprète Gérard Meylan dans Marius et Jeannette – il en faut encore plus pour recouvrer son entière liberté. Le plus fou est que tout chez lui laisse penser qu’il a compris le drame qui se joue sous ses yeux. Il l’annonce même à Sylvie sous forme de prédiction au cours d’un trajet en bus : peut-être sera-t-il amené à commettre un nouveau crime pour sauver les siens ; peut-être. Et si l’on ne croit pas d’emblée à cette hypothèse, les ressacs de la fatalité resurgissent par derrière et consacrent un ultime sacrifice, le dernier qui pouvait être offert à cette famille. La lumière aura été trop forte ; le répit sera, lui, de courte durée, racorni comme les petits matins qui se font chaque jour plus douloureux.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Gloria Mundi (Robert Guédiguian) »

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