100 merveilleux albums de 2018 – #10 à #1

10/ The Third Eye FoundationWake The Dead (dub / electro)

Les cercueils s’ouvrent et en quelques claquements funèbres étonnamment dub, Wake The Dead insuffle un beau souffle de mort, et ce, dès le titre éponyme de l’album (Wake the Dead, donc). Un fil raccroche encore ces morts entêtés et suspendus : cette basse trip hop si proche de celle qu’on entend dans les productions les plus charnelles de Massive Attack. C’est autour d’elle que s’enroule les incantations magiques et les résurgences inespérées qui font le cœur vibrant de cet album. La rythmique jazz captive elle aussi ! Elle possède une sorte d’écho très primitif et suranné de bruits d’os. L’album sonne donc d’une façon bien étrange. C’est que le dub de The Third Eye Foundation ne reste jamais assis longtemps sur des rythmes assagis et lents ; il semble aussitôt entraîné dans des pales d’hélicoptère ou envolé dans des volutes d’encens. Toujours en mouvement mais en même temps vite envoûtante, la musique de Matt Elliott est une dangereuse mystique qui sait séduire. Et elle ne fait pas que réveiller les morts ; elle consacre aussi un véritable rite funéraire fait de danses ensorcelantes et de voix piégeuses. Il faut savoir apprécier cette liturgie lyrique où les violons érigent des tours de Babel sur des territoires hautement sismiques. Tout cela est si éphémère !

Une chanson : https://thethirdeyefoundation.bandcamp.com/track/wake-the-dead
Parce que les chœurs vespéraux se joignent au festin d’insectes et de squelettes et soufflent au grand vent sous les pavillons de la mort.




9/ Skee MaskCompro (electro / ambient)

Certaines grandes œuvres naissent des espaces les plus confinées. C’est le cas de cet ambient de chambre modelé par le munichois Skee Mask, une mélopée retirée du monde qui résonne au plus profond de nous. Dans cet ouvrage un peu malade, les beats matinaux éclosent progressivement et s’ouvrent aux mélodies d’une manière similaire à ces paupières qui s’ouvriraient à la lumière. Sous un halo falot, la drum and bass s’expose complètement nu. Malgré la mélancolie d’un album dont les forces de vie vacillent à la manière d’une bougie, l’electro de Skee Mask reste par épiphanies doucement joyeuse et rêveuse. Elle se cultive en somme comme un jardin buissonnant éloigné des affres du monde : les mauvaises herbes de nuit ne s’arrachent pas, elle se laissent recouvrir par des plantes qui filent droit et font de beaux boutons d’or. Une richesse se glane ainsi. Les rythmiques s’emballent ensuite et tentent de dangereuses sorties de piste (l’enchaînement hautement acide entre Soundboy Ext. et Dial 274). Mais si tout foisonne si vivement dans les détours de Compro, c’est bien vers les étendues enneigées et les marches solitaires que se dirige cet album. La musique se révèle ainsi comme le plus précieux des soins psychosomatiques.

Une chanson : https://iliantape.bandcamp.com/track/flyby-vfr
Parce ce bel alliage entre drum and bass et ambient se révèle joliment anachronique mais reste de la meilleure trempe.



8/ DJ HealerNothing 2 Loose (electro / ambient)

Si l’electro de DJ Healer vise de prime abord les alcôves de club de fin de nuit, elle éclate vite en poussières pour s’envoler en de mille traînées ambient évanescentes. A peine réelles. Plutôt celles qui se laissent regarder depuis les vitres d’un train que celles qui rivent au dancefloor donc. Le langage de fumée à travers lequel elle s’exprime est annonciateur de présages noirs comme d’éclaircies diurnes. Le ciel est son plus bel allié. Ici l’autotune est – une fois n’est pas coutume – d’un magnifique usage tant cette signature poétique donne accès à un langage d’une autre dimension, à la fois futuriste et artisanal, certes inhumain mais d’un éther à portée de main. Sur cette autre planète, le langage s’embrouille et Nothing 2 Loose sonne comme une lente pollution délétère qui déforme les voix et les visions. C’est un champ minimal et blanc, résultat d’une brûlure totale à la chaux vive, expérience in fine d’un embaumage et d’une transformation par couches successives qui prennent corps. Cette métamorphose ne saurait cacher l’essentiel de ce qui s’y déroule : cette aventure est avant toute chose une lente disparition dans un nuage blanc.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=23dPsHnBE5Y
Parce que c’est comme si les volutes épaisses et cotonneuses emportaient avec elles les chants éclatés et lointains du O Superman de Laurie Anderson.




7/ Anna von HausswolffDead Magic (dream pop / pop gothique / krautrock / noise rock)

Quand l’orgue ténébreux s’élance dans la nef, c’est toute une imagerie d’antan qui prend feu (The Truth, The Glow, The Fall). Cela n’a rien de surprenant, les vieilles photographies brûlent toujours plus facilement. La voix d’Anna von Hausswolff est chargée de ces flammes abrasives propres à une pop gothique qui a pu avoir pour étendard Cocteau Twins et This Mortal Coil et lorsque la musicienne enchanteresse joue de l’orgue et du piano, c’est comme si elle plongeait ses mains sur un brasier vif. Sa voix sibylline peut alors se teinter d’ombres cafardeuses et maléfiques, se rendant ainsi sujette aux mauvais sorts, tremblant encore tout son soûl. Les forces de rock frappent, elles, sans contretemps. Les guitares suivent ainsi les coups d’éclat des orgues funéraires dans une surenchère chaotique. Nul ne s’y trompe alors ; les ténèbres ont une bouche aspirante des plus dangereuses. Dead Magic reste par ailleurs un pur album de chants au sens où les voix sorties du néant créent les ouvertures dans lesquelles s’immiscent les mélodies. Et ces chants prophétiques de l’effondrement du monde et de l’engloutissement total ne nous laissent plus qu’avec les images passéistes d’une vie défaite et moulinée à l’orgue. Une vie entre flammes rouges et ciel noir.

Une chanson : https://annavonhausswolffmusic.bandcamp.com/track/the-truth-the-glow-the-fall-2
Parce que les crépitements réveillent les esprits que les flammes font danser sur le brasier ardent entre joie solaire et effondrement funèbre.




6/ ExekAhead of Two Thoughts (krautrock / dub / post punk)

Il nous arrive sur la table une proposition rock comme nous n’en avions pas entendu depuis très longtemps ; une dinguerie hissée en vent nouveau ! C’est un rejeton krautrock complètement liquide, coulant d’acide, plein de notes perdues échappées du flacon et cadencé par des batteries dub. Ce rock a trop longtemps infusé dans l’ivresse marine, et en marin aliéné victime du mal de terre, il titube sans relâche. Il se fracasse ainsi de bar en bar et de proue en ressac. L’odeur qu’il nous fait sentir est celle des fonds de cale, le chant qu’il nous fait entendre celui des voix noyés dans l’alcool frelaté et l’eau de mer ! Forcément, Exek fait peu de cas de la dissonance d’accords. Les guitares partagent ainsi avec Sonic Youth les mêmes lignes désaccordées mais la batterie dub atténue le noise rock pour modeler une pop décousue et criarde. Tout cela se raccroche à une basse titubante, seule prompte à maintenir le gouvernail au cœur des épopées nocturnes. Plus loin, c’est un saxophone sous gaz hilarant qui s’empêtre (Prawn Watching). Définitivement perdu dans la nuit, cet album en devient alors onirique et inconsciemment goguenard.

Une chanson : https://exek.bandcamp.com/track/punishment
Parce que cette basse qui traîne ses longues guêtres en ville finit par glisser sur le pavé pour nous entraîner dans sa folle errance hallucinée.




5/ Roller TrioNew Devices (jazz / drum and bass)

Le début est un film d’horreur en terre jazz, diaboliquement lancé sur des rails tel un train fantôme traversé par des saxophones criards surgis des antres du monde (Decline of Northern Civilisation). La couleur est annoncé : le jazz de Roller Trio sera ainsi reflété en de multiples miroirs déformants prêts à imploser en d’infimes morceaux coupants, drum and bass et free jazz se poursuivant dans une même frénésie paranoïaque toujours sur le qui-vive et découpé en mouvements bipolaires et véloces. Dans ces courses-poursuites, les saxophones ont des trajets hagards. Aveuglés, ils se font alors pourchasser par des pianos horrifiques. Car New Devices n’est rien d’autre qu’une abominable jungle, une friche sauvage où se répondent des cris de guerre. Dans ces herbes folles et toxiques, les cousins psychédéliques de BadBadNotGood tracent un chemin sans craindre les sorties de piste électriques et les dévoiements de dernière minute. C’est qu’ils savent que le jeu en vaut la chandelle : l’aventure électrocutée finit toujours par ouvrir sur la clairière enchantée, là où reviennent joyeusement les gimmicks ensoleillés dans lesquels Roller Trio aiment tant patauger et barboter. Une intuition musicale est nichée là : trouver la mélodie dans le chaos c’est trouver la paix éternelle dans la nature.

Une chanson : https://rollertrioband.bandcamp.com/track/enthusela
Parce qu’à l’orée de la forêt maléfique, un clavier solennel laisse doucement découvrir une faune et une flore en un ballet de couleurs folâtres.




4/ Foresteppe Mæta (ambient / musique minimaliste)

Si les ritournelles les plus belles sont parfois les plus simples, elles sont aussi les plus fugaces. Mæta est de ces albums tracés dans la neige d’immenses steppes où ce qui s’entend est aussi ce qui se cache. Les mélodies y sont plus petites que les espaces dans lesquels elles soufflent et elles ont la beauté du temps qui finit par tout recouvrir ; de ce temps qui trépasse. Dans cette quête désespérée elles glanent des courtes séquences de guitares immersives, des clavecins escarpés ou encore des mécanismes cassées de berceuses de figurines-danseuses. Ces magnifiques séquences tricotent ainsi une surprenante allée des rêves faite d’ornements florissants – mais pas n’importe lesquels car il n’est question ici que de fleurs éphémères aux beautés si passagères. Le grandiose et le minimalisme sont chez Foresteppe le coeur battant d’une même épopée lyrique, tous deux accrochés aux cordeaux d’un vent bouleversant et familier. Les notes tombent en pluie fine, des mélodies humides émergent lentement de ces rosées matinales et tout s’enchaîne en éclosions et disparitions dans un discret goutte-à-goutte. Sans crier gare, et dans l’indiscernement tremblant des zones de contact entre terre et eau, Foresteppe nous livre un album des plus poignants sur la minéralité d’un monde qui s’évapore.

Une chanson : https://foresteppe.bandcamp.com/track/s01e04
Parce que si la mélopée joyeuse et enfantine ouvre au royaume, rien ne semble complètement dégagé de ces zones insaisissables pleines de détraquements.




3/ Emma Ruth RundleOn Dark Horses (folk rock / rock gothique)

Il existe parfois des albums capables de pénétrer la terre noire et grasse pour y imprimer son sillon fatal et ses griffures au cœur. On Dark Horses est assurément de ceux-ci. Des premiers albums de PJ Harvey il a cette même verve franche et directe, rugueuse et grignotée à l’os, la même voix éprouvée en bagage de fortune, les tonalités étoilées en plus. Mais il a aussi ces accords folk tirés de thèmes ancestraux et ces riffs en bouquets de nerfs qu’on peut retrouver chez 16 Horsepower ou Wovenhand. A l’élégance presque anoblie de la retenue se mêle la dévotion soudaine et sans brides que la musicienne voue à la nuit. Car On Dark Horses est un cheval trop bâtard pour être pur-sang, un cheval piqué que le sommeil a abandonné dans des courses éperdues et des galops fous dans le vide. Le folk rock d’Emma Ruth Rundle est poignardé en battements de cils, prêt à expirer mais jamais à bout de sa révolte grondante. Il lance une cadence en cavalier solitaire. Ce n’est que le début d’une longue procession somnambule.

Une chanson : https://emmaruthrundle.bandcamp.com/track/races
Parce que les ondées troubles ralentissent les courses insensées mais les font durer jusqu’au bout de la nuit.



2/ Tape Loop OrchestraReturn to the Light (ambient)

Return to the Light ou l’hagiographie d’une lumière et sa grandeur. Une lumière capable de miracles, issue de crépitements minéraux rabroués au fond des mers, puis progressivement abandonnée au seul halo qui lui reste : l’halo lumineux de l’aveuglement total. L’album prend de la hauteur mais c’est pour mieux se brûler les ailes et mourir joyeux et calciné. Les corps se racornissent dans cette lumière fatale, deviennent lucioles et s’envolent définitivement en évaporation de photons. La mort ainsi appelée dans l’au-delà éthéré, rassurée par l’appel évident et complice qui la guide, ne peut qu’assurément être joyeuse. De cette dévotion quasi religieuse, des chœurs enfouis – complètement muraux et spectraux – finissent par se rendre accessible à travers le brouillard duquel ils s’élèvent. L’ambient de Tape Loop Orchestra semble ne s’être jamais autant dépouillé de ses oripeaux que sur cet album d’une chaleur glacée où la mystique symbolique mène au rite de consécration. Sur Return to the Light, d’une lumière extérieure (Outer Light) à une voix intérieure (Inner Voice), la révélation tracée par ce long et beau voyage est que le nouveau monde qui s’y découvre est en réalité enfoui au plus profond de nous.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=_So99wbNSTs
Parce qu’à l’aube de la mort, succomber à de tels chœurs splendides nous rend plus magnifiquement humain.



1/ Tim HeckerKonoyo (électro expérimental / musique minimaliste)

Tim Hecker possède cette magie des modulations qui fait vriller les cœurs les plus avertis. Avec lui, le son tombe dans des crises infinies de vertige, effleure encore les évanouissements soudains. En défrichant des espaces sonores oubliées, Konoyo s’impose peut-être bien comme le grand album de cet anonymat contemporain qui nous guette tous. C’est une traversée de spectre sonore, le passage vers cet immatériel où la musique perd pied et souffle. Les derniers cris qui s’entendent au loin sont des bramements de cerf. Le chant de la fin d’un monde. Ecouter cette musique funeste, c’est se mettre en relation directe avec les pulsations inquiètes d’un cœur refroidi, presque liquéfié et bientôt étoile filante. Ecouter cette musique, c’est pénétrer la vallée de la mort, ses parois de plastique labyrinthiques et ses chimères de glace piégées sous cloche. La terre funèbre connaît toujours une dernière floraison. Konoyo est cette dernière offrande où de magnifiques chrysanthèmes de mort s’offrent en un bouquet de sons tous surprenants et déchirants. Des fleurs immortelles.

Une chanson : https://timhecker.bandcamp.com/track/keyed-out
Parce que les ondes inaudibles de ce monde se décalent, se rencontrent, se croisent et forment un sublime tunnel qui happe jusqu’au bout de la nuit blanche, là où tout s’éteint simplement.



Tino Tonomis

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