Un titre, une première séquence et le propos de Kelly Reichardt fait déjà preuve d’une radicale limpidité. Le titre, pessimiste et plein d’espoir, arrive à signifier en deux mots le combat de femmes oubliées dans des territoires eux-mêmes ignorés. La première séquence poursuit ce propos dans une scène d’intérieur découpée par des encadrements de porte et des cloisons. Un homme se rhabille et Laura reste au lit. L’homme lance les premiers mouvements du petit matin et du film, dirige la caméra et engage la discussion. Mais c’est Laura qui occupe l’espace. Pas lui. L’homme est hors-champ. Une telle séquence pourtant très minimaliste dans son dispositif confirme au passage que Laura Dern est une des plus sensationnelles actrices actuelles. En posant ainsi d’emblée ses balises et en coupant court à tout effet de surprise, Kelly Reichardt peut ainsi à la manière d’une peintre s’adonner à l’étude de quatre protagonistes féminines. Ces portraits sont lumineux.
Ce film très économe en dialogues pourrait être muet car il est visuellement terrassant. Mais la parole a sa vertu. Elle montre ici l’aporie des dialogues et l’extrême solitude des quatre héroïnes du film. Leur parole est attendue et désirée mais elle n’est pas écoutée. Elle se perd à chaque fois comme un écho sourd dans les paysages grisonnants et froids du Montana. La dernière histoire, celle sans homme, est d’ailleurs particulièrement cruelle car deux paroles féminines se cherchent avant de se heurter, tendrement, sans jamais se rejoindre. Certaines Femmes est un film sur la distance irréconciliable. De cette distance, il peint une géographie sereine à défaut d’être heureuse. Alors il reste les petits gestes, ceux qui semblent anodins de prime abord mais qui s’avèrent magnifiques dès lors qu’ils sont mis en relation avec l’histoire de chacune. Ainsi Gina qui fait coucou de la main au vieux monsieur qui la regarde à travers sa fenêtre, Jamie qui attelle méticuleusement son cheval, Beth affamée qui partage un hamburger avec Jamie. Ces gestes réalisés avec la belle conviction du cœur mettent une lumière nouvelle sur la quotidienneté qui est plus que jamais l’espace de la dignité. Un espace infiniment grand à conquérir.
Tino Tonomis
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