Frost (Sharunas Bartas)

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Au commencement est le visage. Un visage à l’épreuve de l’inconnu, qui sonde ses propres interrogations en plongeant dans celui des autres. Le voyage hagard de Rokas et Inga à travers l’Ukraine dessine une mosaïque de visages qui ricochent les uns sur les autres. Directions déviées, l’épuisement accroché aux cernes, des chemins rocailleux sur la figure ; le visage s’endurcit à mesure que Rokas et Inga pénètrent en plein cœur du conflit ukrainien. Il en reste une force, digne et douloureuse. Une force sur la brèche. Elle résulte de ces épreuves de la vie que sont l’amour et la guerre et qui, confrontées au vide et à l’absence de réponses, se font toujours plus vives et cruelles. Et c’est de ces visages qui disent tant quand soudainement ils se taisent que l’émotion surgira. Ces silences laissent entrevoir la folie d’une épopée, désignent enfin et surtout celle de notre époque. Le sourire tendre du commandant au barrage, le regard insistant de la jeune fille de l’homme qui héberge Rokas et Inga ; toutes ces images s’impriment comme des pas dans la neige. Le visage s’anime mais les discussions finissent par s’abîmer dans des gouffres d’incompréhension. Car devant l’amour et la guerre, le mot cède le pas. Et feutrés dans un silence criant, les champs contre-champs en deviennent plus pathétiques et désarmants. C’est à fleur de peau que la caméra caresse des visages à jamais distants. Des visages qui se cherchent, se soutiennent et s’éclairent de leur mutuelle confiance.

L’à-côté de ce visage est le paysage. En naviguant de l’un à l’autre, le voyage s’abreuve de deux sources infiniment mélancoliques. Progressivement gagné par la blancheur, le nouveau film de Sharunas Bartas devient la peinture d’une tristesse hivernale. Et la couche de neige de s’épaissir à mesure que le couple lituanien avance sur le terrain de guerre. La blancheur immaculée imprègne ainsi l’écran à cet instant ironique où l’innocence disparaît. Un monde se meurt et la neige est son linceul. Frost s’achève sur la mort de Rokas, la tête figée dans la neige : il a tout vu, il ne peut plus rien scruter. Un travelling arrière fait alors du visage de Rokas un élément du paysage, emporté par le flot d’un temps impitoyable et d’une nature impétueuse. Le blanc est parfois une couleur bien cruelle. Rokas cherchait des vérités stables et des raisons d’espérer mais tout cela finit balayé dans les flocons.

Mais alors pourquoi vouloir quitter la Lituanie quand on sait la route pleine d’ornières ? Probablement car l’amour est un chemin de traverse et qu’il ne s’éprouve jamais aussi bien que lors de ses sorties de route hivernales. La confiance qu’Inga prodigue à Rokas quand elle accepte de partir en Ukraine avec lui dit déjà beaucoup de leur relation amoureuse. Rokas, lui, clame qu’il veut « aimer sans s’attacher ». Et aimer sans s’attacher, c’est partir en quête de réponses fermes et opérantes mais surtout de nouvelles vérités à chérir. Ainsi veut-il bouger les lignes et repousser les fronts quitte à se laisser emporter par l’errance. Et finalement se perdre. Un voyage ressemble étrangement à une histoire d’amour lorsqu’il recherche à la fois la stabilité et l’errance. Et la « pause d’amour » que la journaliste française vantait, Rokas finira par la vivre pleinement en Ukraine. « Pause d’amour » car l’amour se tait un instant devant l’étendue vide et s’absente. « Pause d’amour » encore car l’amour se fige soudainement et résonne tout entier en une éternelle pause. Si le voyage répond à la première définition, la mort, elle, s’empare de la seconde. L’aventure se vit comme un amour sans pause. Et elle se meurt sur une pause d’amour.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Frost (Sharunas Bartas) »

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