Nul homme n’est une île (Dominique Marchais)

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Il existe un monde derrière les crêtes. Le relief a la beauté de l’extension ; celle qui étend des paysages jusqu’à un point nommé mouvant – ou une ligne d’horizon sans cesse repoussée – et qui désigne dans un même ailleurs l’inconnu et l’infini. Le mouvement qui suit peut alors être celui de l’apprivoisement tranquille. Un dialogue à petit pas s’engage vers cet ailleurs, comme mû par l’idéal d’une mise en perspective. Dominique Marchais ouvre son dernier documentaire sur la fresque d’Ambrogio Lorenzetti Allégorie et effets du bon et du mauvais gouvernement, un tableau d’une immensité majestueuse, exploré en très gros plans et jamais aperçu dans sa totalité. Mais un tableau qui a la grandeur de l’idéal peut-il être seulement vu en entier ? En œil attentif, la caméra balaie une œuvre foisonnante de détails. De lents mouvements horizontaux font alors progressivement apparaître des connexions entre la Cité de la Renaissance, la vie rurale et les créations humaines. L’humanité se lit comme un roman à découvrir. C’est par petites touches que la mise en avant d’une société idéale s’entreprend.

Le monde se comprend d’abord dans sa contemplation. En affirmant d’emblée cela, Dominique Marchais tempère et dénonce la frénésie des mutations capitalistes de notre époque. Et puisqu’il existe mille et une manières de regarder un paysage, il s’agit peut-être de commencer par là. En Sicile, les plans fixes sur les paysages dévoilent en première ligne la persistance d’une vie rurale active et heureuse et en seconde ligne les éléments d’une urbanité rampante – une autoroute, une enseigne lumineuse de supermarché. Pas de fatalisme ni de nostalgie d’un temps révolu. Pas de militantisme révolutionnaire visant le sabordage non plus. C’est un autre souhait qui est exprimé ici : coexister. Coexister dans l’entre-deux oublié, entre gris et vert. Coexister malgré le resserrement des lignes, le quadrillage du terrain et des fractures qui ne sont jamais éternelles. L’expérience sicilienne se montre alors séduisante à cet égard. Car si les hommes décrivent un monde qui rétrécit à cause d’un urbanisme ravageur, ils le décrivent à plusieurs, comme lors de l’assemblée générale. Ils ont alors en commun leur terre, champ d’expérimentation, et aussi toutes ces terres hors-champ vers lesquelles convergent les regards. Ils disent vouloir investir le surplus dans le territoire et par là ils expriment leur aspiration aux espaces voisins et à tous ces arrière-plans disparus, oubliés ou incompris. A ce monde derrière les arbres. Puis à celui plus loin, derrière les crêtes.

Un magnifique raccord arrime l’expérience italienne à l’expérience suisse. Un mouvement vertical, le seul du film, raccroche les deux territoires en suivant la chute d’une cascade de haut en bas. Puis une rivière. Et enfin un fleuve. L’idéal d’un cycle naturel y est simplement décrit : faire circuler une économie locale et vertueuse dans des ensembles toujours plus vastes, répéter les cycles et trouver un rythme heureux. Un bref instant, la mondialisation et ses multiples connexions erratiques se font littéralement court-circuiter. Un projet n’émerge que si une terre se montre favorable à son fleurissement. Trouver un espace est donc essentiel, aussi petit soit-il. Le professeur d’architecture le sait, lui qui est en quête de traces du passé dans un présent encore inexploré. Son noble objectif est de découvrir une filiation, et donc une histoire, puis d’élever un territoire à ce rang auquel il peut prétendre. Un plan large isole alors un homme dans l’immensité verte. Un plan humble qui nous rappelle que le propre de l’humilité est de connaître sa place. Cette humilité qui clame haut qu’un territoire sera toujours plus grand qu’un homme. Et au sommet d’une montagne, quatre versants s’offrent au regard. Ou bien encore quatre directions cardinales n’offrant aucune opposition mais seulement une quantité de voies. Celle belle géographie multipolaire dessine la cartographie invisible des possibles. Et elle est l’exact opposé d’une île.

Le documentaire de Dominique Marchais se clôt sur une contemplation heureuse et presque rêvée. Le regard du spectateur parcourt le paysage au rythme du temps qui passe. Le temps qui s’égraine sait se montrer bel allié. Et dans ce paysage, une route bordée par des villages, des champs et des montagnes mène à une petite ville. La caméra panote dans le bruit apaisé de la circulation, un bruissement à peine perceptible comme l’est le bruit blanc de l’eau du courant. Un raccord sur la fresque d’Ambrogio Lorenzetti démontre que, pris dans le détail, ce qui apparaît comme un idéal citoyen arrive alors à vibrer de toutes ses forces. Les vertus du possible sont sous nos yeux et se dévoilent avec lenteur et évidence. Un nouvel éclairage se projette sur le tableau : c’est les rêves ancestraux de tant d’hommes qui viennent de s’y raviver.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Nul homme n’est une île (Dominique Marchais) »

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