Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête (Ilan Klipper)

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La chanson d’Alain n’a rien d’anodin. Accords mélodiques superbement enchaînés à la guitare, voix disharmonieuse toute chevrotante, Bruno trouve là une bande originale idéale pour sa vie. Une douce mélodie casse alors le chaos de la fête collective improvisée ; mais confinée entre quatre murs, la mélopée criarde attise un chaos plus latent et plus cérébral. Car si cette improbable chanson libère Bruno de son entourage, elle le condamne à sa propre personne. L’espace y est réduit et Bruno tutoie les deux extrémités de la vie : celle qu’il a, et pour laquelle il s’avère inadapté, et celle qu’il a eu dans le passé et qu’il convoite encore, une vie qui se veut la plus douce possible. Les accords d’Alain forment ce ciel étoilé dans lequel les notes tissent les constellations rêvées ; sa voix, l’aspiration à s’y élever. Mais cette voix est incapable de chanter si haut et les fausses notes ont tôt fait d’arriver. Dans ce monde, les oiseaux non plus n’arrivent pas à voler haut. C’est à croire qu’il n’existe plus de ciel. Le plafond est toujours très bas, au-dessus de crânes en surchauffe. Comme un ciel prêt à s’effondrer.

Bruno est un écrivain ayant connu le succès. Mais ce succès n’est plus qu’une étoile lointaine qui le fuit désormais. Une chambre aux dimensions raccourcies, éclairée par une lumière rouge blafarde lui fait office de cellule d’isolement ; c’est tout comme si la folie était déjà sue de Bruno lui-même et en cours de traitement. Ce traitement est également sa perte : l’écriture d’un nouveau roman, l’inspiration rêveuse, l’aspiration à de nouveaux ciels. Des choses impossibles. Et quand on l’amène de force dans une nouvelle cellule, lui veut revenir dans sa chambre, seul vivier possible d’inspiration et de rédemption. L’écriture, cette activité paradoxalement douloureuse et libératrice, cause l’isolement et la mégalomanie de Bruno. Elle reste pourtant son seul secours et de là vient la profonde tragédie du film. Une tragédie quasi divine ; car une vie ascétique sous plafond devient le seul espoir d’y voir le dévoilement d’un grand ciel. Cet appartement est presque une synecdoque de l’esprit créatif de Bruno. La partie pour le tout. Et ce grand tout c’est l’ensemble des démesures et promesses d’écriture dont est capable Bruno. Par un montage fragmenté à la lisière de la folie, Ilan Klipper isole les pièces de cet appartement comme les cellules d’un cerveau en perpétuel court-circuit. Tout y est sens dessus dessous, prêt à l’embrasement. La fête explose, joyeuse et chaotique, pleine d’enlacements et de disputes. Et par une étroite fenêtre, Bruno finit par son fuir son propre cerveau. Sa seule demeure.

La progression semble obéir à un schéma psychologique relativement simple : enfermement progressif et intentionnel – explosion – sortie de soi. Mais cette dialectique finit par s’enrayer d’elle-même dans une dernière étape plus embrouillée que ce qu’elle laissait de prime abord apparaître. Bruno n’a jamais été chez lui : le logement dans lequel il vit appartient à sa colocataire, ses parents ont refusé de lui acheter un appartement. Sans lieu à lui, le narcissisme en fausse parure, Bruno ne vit que sur une branche, attendant patiemment son heure pour plonger dans un autre ailleurs. Lorsque Bruno dit adieu à sa colocataire Justyna, il coupe les ponts avec son double féminin, tous les deux inconsidérés et mal nommés. Mais un autre double semble l’attendre dehors. Si Bruno s’identifie si bien à la tique, c’est qu’il ne se nourrit plus pour mieux jeter son dévolu sur quelqu’un, s’en abreuver de tout son sang et grossir, grossir jusqu’à plus soif et jusqu’à explosion. Et alors ce n’est plus la sortie de soi que recherche Bruno dans cette explosion mais plutôt la découverte de son double. Et donc de soi.

En fin de parcours, une voie étroite et indiscernable est laissée à la joie. Non plus la simple joie artistique mais la joie vitale définitivement engageante. La possibilité d’un amour ; une voie à peine émergée qui a le simple mérite d’exister. Si Bruno a trouvé dans sa psychiatre Sophie le double tant chéri, la réciproque est-elle vraie ? Dans les rêves de Bruno, sa psychiatre l’appelle dehors et clame à la nuit : « mais c’est beau ce que vous écrivez, Bruno ». Et cette image fugitive n’est pas une énième illusion endormie d’écrivain maudit. Car, alors que les parents de Bruno critiquaient un texte de leur fils réprouvé, Sophie les contredisait d’un beau et candide « moi j’aime bien ». Depuis la pièce d’à côté, Bruno n’en perdait pas une miette. Pourquoi mentir si Bruno est absent ? L’écrivain se nourrit de cette phrase et, en échange de l’amour qu’elle semble porter à son écriture, il finit par l’aimer pleinement. Bruno s’échappe et l’image revient. Seule dehors, Sophie l’appelle à nouveau : « mais c’est beau ce que vous écrivez, Bruno ». Projection mentale d’une âme libérée de ses peines quotidiennes mais encore tourmentée ? Rêve prémonitoire devenue réalité ? Ou bien réalité infusée des rêves les plus fous ? Toutes ces hypothèses valent et elles donnent à Bruno bien plus qu’un espace contraint entre quatre murs. De nouveaux ciels étoilés s’offrent à lui. Peut-être existe-t-il un véritable amour dehors.

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Tino Tonomis

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