Zama (Lucrecia Martel)

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Zama n’aura connu qu’un long voyage dans l’aridité du sable sec. Regard impossible sur l’horizon océanique en ouverture de film ; sieste à fleur d’eau sur une barque, cet impossible linceul, en fermeture de film. « L’eau ne les aime pas » disait cet indien prisonnier avant de s’effondrer. Zama a le destin de ces étranges poissons que l’eau rejette quand ils luttent pour y rester. Lui-aussi rêve de grand plongeon, d’une eau nouvelle, d’abandon aquatiques, de voyages en solitaire loin des bandes auxquels il appartient. Mais ce rêve est impossible et il est rejeté sur la rive pour mieux croupir. Zama ne peut même pas connaître le réconfort de la mort. Il est condamné au lent croupissement qui est aussi celui de l’homme blanc chez ce peuple amérindien. Dans la séquence d’ouverture, Zama se fait attraper par une des femmes autochtones qu’il observait et se retrouve le nez dans le sable. Dans la séquence de fermeture précédant le voyage en barque, ses deux mains plongées dans le sable finissent coupées par la hache de Vicuña Porto. Dans l’odeur du sable qui coagule au sang mais jamais à l’eau, le croupissement est un lent assèchement fiévreux. Le monde de Zama en devient alors malade et distordu. Et à force de se racornir, ce petit monde devient paradoxalement de plus en plus incompréhensible et majestueux.

D’abord dans ce monde, Zama ne connaît des femmes que leur immensité impossible. Trop petit devant la grandeur de la tenue de Luciana, décontenancé par la fugitivité d’Emilia qui n’est pas de son monde – mais pas moins que les autres – perdu enfin devant l’inexistence de Zumala qu’il appelle la nuit mais qui n’est qu’un fantôme, Zama vit entre ombres et fantasmes. Toutes ces femmes sont en réalité des réminiscences faibles de Marta, la femme absente et chérie. Si Zama veut partir, c’est pour elle. Lorsque des femmes sans visage lui lavent le corps, il est tiré de son croupissement moite et retrouve le doux contact de l’eau. Ces femmes oubliées font alors remonter à la surface les souvenirs de Marta l’absente. Il faut se laver de son monde pour retrouver l’amour perdu. Encore faut-il pouvoir plonger dans l’eau.

Hors de l’eau, le monde asséché et racorni de Zama brûle à la folie des cholériques. L’univers est ravagé par cette épidémie dantesque qui fait vibrer la mort à la surface. D’un son de diapason, Zama est entraîné dans les tréfonds, englué à la lisière des ultra-sons ; symptômes d’une aliénation sans retour. Ce bruit éteint par l’eau signe l’échec d’un retour à la terre espérée et précipite l’arrivée de la folie. Zama est écrasé par ce son comme il est écrasé par un destin sur lequel il n’a plus aucune prise. Ecrasé, il l’est aussi par ces femmes majestueuses, par sa fausse posture de corregidor, par les encadrements de palissades d’une société bourgeoise, ou par une administration coloniale dans laquelle les gouverneurs sont aussi fous et inconséquents que leurs sujets. La folie ne tue pas ; elle écrase. Dans ce petit bastion colonial, personne n’assume ses fonctions car tous aspirent à partir : les gouverneurs montrent leur entêtement infantile, les curés leur folie des grandeurs. Dans ce théâtre de l’humanité rapiécée, la mort n’a alors plus qu’à passer comme un détail. Et puisque tous reposent sur leur gloire passée voire imaginaire – le gouverneur n’a jamais exécuté Vicuña Porto, Zama n’a jamais été corregidor – ils délaissent l’existant au croupissement, l’y livrent en simple pâture. L’abdication totale et l’indifférence à la mort ; un monde y pourrit.

Toutefois, chez Zama l’indifférence à la mort n’est pas une conséquence mais un principe d’action. Elle finit par devenir une quête personnelle aux formes très particulières. Il accepte ainsi une mission démesurée : l’exécution de Vicuña Porto au bout de la jungle, dans les espaces d’une folie nouvelle mais échappés de toute forme d’écrasement, un territoire quelque part perdu entre Fitzcarraldo de Werner Herzog et L’Etreinte du serpent de Ciro Guerra. Zama est bien le seul à avoir compris que le monde est aussi creux et absurde qu’une noix de coco sertie de faux diamants, l’objet de la quête de la bande de Vicuña Porto. Il part en quête de la mort dans les terres les plus hostiles afin d’y conjurer la folie. Zama tente en réalité le pari de l’immortalité. Il finira traître des deux clans – la bande de Vicuña Porto et celle qui cherche à exécuter l’homme fou – et ainsi rejeté, comme il l’était précédemment par l’administration coloniale et les Amérindiens. Maintenant perçu à jour, l’inéluctabilité de la mort le guette. Traîné dans l’eau mais jamais noyé, Zama ne mourra pas. Et sur cette barque entraînée vers la paix des rêves à la fin de Zama, l’enfant qui la conduit livre une réponse lucide : « vous voulez vivre ». Si Zama veut vivre, c’est qu’à défaut d’y plonger, il ne désire rien tant que flotter au-dessus de l’eau. Si Zama veut vivre, c’est au paradis, c’est à dire loin de la terre viciée des hommes.

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Tino Tonomis

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