Sophia Antipolis (Virgil Vernier)

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La brûlure se fait raccord cinématographique et c’est un étrange récit polyphonique heurté qui se tisse sous nos yeux. Sophia Antipolis, le nouveau film de Virgil Vernier, est à n’en pas douter une immense toile tirée pour capter les histoires d’êtres brûlées ; des personnages en plein brasier froid qui finissent par se rencontrer grâce à leurs meurtrissures ouvertes. L’arrière-plan de ce lieu qu’est Sophia Antipolis c’est d’abord un ciel qui n’est rien d’autre qu’un tissu brûlé. Quand le ciel s’ouvre en accéléré, c’est le soleil qui en brûle les filaments. Ce ciel est toujours trop bas, le soleil bien trop brûlant et les deux ne laissent aux habitants du littoral aucun échappatoire. Sauf la nuit peut-être ; où les étoiles se comptent comme autant de vies terrestres et extraterrestres à raccorder entre elles. Ce que le jour brûle, la nuit le retisse. Et nous trouvons alors dans Sophia Antipolis des vies toujours en morceaux : ce sont des vies brisées, des vies répétées, des vies refaites.

Ces histoires ne font pas que passer d’ombres en lumières, elles s’inscrivent durablement sur la peau. À l’image de la vie, les peaux sont aussi brisées ou refaites. Les jeunes habitants de la cité sont fascinés par la peau regonflée, comme celle que permet la chirurgie esthétique ou la peau lissée des séances d’épilation. Ce ne sont pourtant là que des rêves de jeunesse. Ils apprendront bientôt, parfois à leur dépens, que toutes ces peaux finissent peaux brûlées. Sophia Antipolis est une cité ingouvernable régie par la terreur du soleil, la ville brûlée de l’anti peau lisse par excellence. Il y a d’abord cette homme brûlé à l’acide d’une grande amabilité et disponibilité. Il a appris à vivre avec cette peau tendue sur lui, à grandir avec les sévices du soleil et à retisser des liens avec la population locale. Il y a encore toutes les brûlures et punitions infligées à ceux qui ne respectent pas les règles : règles claniques pour la fille qui a trompé et volé son propre clan et finit brûlée ; règles sociétales pour ces étrangers qui plantent leurs tentes sur un territoire refusé avant que celles-ci ne finissent brûlées. La brûlure est la punition des hommes entre eux dans la cité ingouvernable. A ce titre Sophia Antipolis relève de la mythologie tant les cieux peuvent se montrer impitoyables avec Icare.

La cité de Sophia Antipolis est un monde qui à force d’être régi par la soleil seul en est devenu aveugle jusqu’à en perdre le sens des choses. Les hommes y sont livrés à eux-mêmes, la morale y est distordue et les autorités absentes – la police (la ville brûle aussi à cause de l’anti police), l’école, les parents. Comment trouver une nouvelle sagesse dans ce grand chaos, une sophia à la mesure de ses habitants ?

De la cité diurne, les gardiens de Sophia Antipolis en deviennent les nouveaux soldats. Ces gardiens d’une ville morte et technoïde la nuit veulent y imposer un ordre nouveau en l’épurant de ses derniers parasites. Ils sont ces gardiens de la cité platonicienne décrits dans La République. Une lumière impose un ordre. En nouveaux parangons d’un ordre néo-fasciste, ces gardiens vivent en communauté recluse, loin des autres membres de la cité qu’ils doivent protéger et se forment eux-mêmes pour y parvenir. Virgil Vernier nous fait découvrir en réalité l’anti Cité platonicienne dans laquelle l’ordre est au service d’une Apocalypse tantôt aveuglante comme le soleil tantôt noire comme la nuit. Les brûlures le jour, la disparition la nuit. Et pourtant dans l’anti Cité platonicienne qu’est Sophia Antipolis il existe bien une sagesse dans ce qui n’est pas rendu visible ; dans les ombres de la destinée humaine.

De cet endroit, c’est tout d’abord la présence du vide qui se voit. La solitude des habitants de Sophia Antipolis est imparable et les enfants sont les premiers à la rencontrer. Ces enfants fuient pour se refaire les seins loin des siens ou intégrer des bandes adultes. Ils disparaissent subitement, laissent des chambres vides et ne reviennent plus. D’improbables communautés se forment ensuite dans le creuset de cette solitude. Un beau personnage de ce film est cette femme seule d’origine vietnamienne qui annonce simplement « il est mort » quand la jeune femme de la secte qui l’approche lui demande où se trouve son mari. La solitude s’édicte simplement. Et c’est d’une façon tout aussi simple que des personnages perdus se raccrochent entre eux. La femme vietnamienne rejoindra la secte, une communauté étrange où le fil se recrée en silence dans le sommeil ; une communauté sous hypnose prête à accueillir des nouvelles sensibilités, même les plus extraterrestres. Ses membres font des rêves prémonitoires, ont des impressions de déjà-vu et arrivent à voir au-delà. S’agit-il là d’une nouvelle sagesse ? Ils voient simplement ce qui a disparu comme ils verraient les couleurs échappés d’un arc-en-ciel, c’est-à-dire non pas des nouvelles couleurs mais des couleurs qui ont toujours existé. Evoqué ou dessiné sur un mur d’école, l’arc-en-ciel est d’ailleurs une figure récurrente de Sophia Antipolis. Il désigne une sorte de sagesse nocturne. Une sagesse qui invite à mieux connaître la nuit derrière le soleil.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Sophia Antipolis (Virgil Vernier) »

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