100 merveilleux albums de 2017 – #70 à #61

70/ Yazz AhmedLa Saboteuse (jazz)

la saboteuse

Yazz Ahmed est à elle-seule une contrée imaginaire. Elle insuffle un jazz qui ne correspond à aucun paysage connu. S’y croisent aussi bien des éléments de musique traditionnelle orientale que des échappées de jazz cosmique. Elle redessine des frontières flottantes et vaporeuses dans un espace entre poisson et lune. Une trompette n’a pas de température. Son souffle traverse les territoires de glace de Nils Petter Molvaer ou les étendues désertiques caniculaires d’Eric Truffaz et d’Ibrahim Maalouf. Cette trompette est une hache qui brise la mer glacée en nous. Et comme Sun Ra avant elle, Yazz Ahmed a retenu que le jazz savait redessiner les ailleurs. Un album destiné à tous ceux qui connaissent les périls des longues traversées en mer.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=qhoskfhrf5A
Parce qu’adossée à une clarinette basse, une trompette mène sans relâche une cavalcade à travers des courbes tantôt chevaleresques, tantôt caressantes mais toujours joyeusement fureteuses.

 

69/ SlowdiveSlowdive (shoegaze / dream pop)

slowdive

Un geste radical pour un retour inattendu. Slowdive revient sur le devant de la scène et dans le fond des amplis avec un shoegaze jusqu’au boutiste et entêté. Leurs folles aspirations n’ont pas changé : faire pleuvoir les guitares saturées en cascade, perdre le rêveur dans les mouvements verticaux et les résonances cristallines des ouragans, puis le figer sur place. Et définitivement ; c’est la magnifique paralysie qui l’emporte. Les mélodies se déploient comme une toile d’araignée douce et piégeuse. Il en ressort une beauté intacte, à la fois mobile et méthodique ; une beauté en quête de l’immobilité fatale.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=2hY0bFCtZbA
Parce que le corps est tout engourdi par la beauté paralysée des voix célestes et des guitares bruineuses et que l’âme peut alors se soigner à la cryothérapie.

 

68/ Damien DubrovnikGreat Many Arrows (ambient / drone /musique minimaliste)

great many arrows

Avec Damien Dubrovnik le lyrisme ne s’offre pas dans la paume d’une main. Il est cabossé, mal dégrossi et grimaçant sous les coutures. Les modulations du son se font dissonantes et cafardeuses et ces expérimentations fragmentées tremblent jusqu’à l’étouffement. Une musique maladive et imprégnée d’une humidité collante s’imbibe dans la matière ; une musique qui n’avance pas. Avec Arrow 3, l’esquisse d’un mouvement libérateur se dessine. Mais comme le signifient à merveille les cloches d’église d’Arrow 4, le retour de la grâce n’éteint pas l’inquiétude pieuse. Pourtant, lorsque l’inquiétude a le parfum capiteux de l’immuabilité, elle sait se montrer essentielle à la beauté.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=l1B6OUnNGtI
Parce que la beauté soudaine et composite des orgues, dents de scie et grandes bourrasques agitées sait dompter les inquiétudes de passage.

 

67/ Broken Social SceneHug of Thunder (pop)

hug of thunder

Un statut de supergroupe pour une ambition paradoxale de pop de chambre ; Broken Social Scene a toujours visé une musique débordante qui fait céder les cloisons des petits espaces. Alors ils ne jouent pas toujours ensemble, font bouillonner les cuivres et ne se soucient guère de l’enchaînement des compositions. Cet amusement donne l’illusion d’un esprit de bricole et d’improvisation ; puis les refrains se dénichent en bord de chemin, un endroit à la fois évident et invisible. A force de rencontres impromptues et curieuses, ces simples chansons d’un jour gagnent en abondance sans jamais en prendre l’allure. Hug of Thunder, c’est presque comme la promenade d’un seul homme.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=SJpPy-DY1hY
Parce que le récit d’un paysage immobile devient une invitation à la vadrouille légère sans crainte des petits pas perdus hors sentier.

 

66/ Lawrence EnglishCruel Optimism (drone / ambient)

cruel optimism

Les rideaux s’ouvrent et sans sommation un tourbillon dédaléen emporte nos cœurs serrés. Une basse pulsatile agit comme un défibrillateur pour ranimer ces cœurs refroidis et presque éteints. Dernier sursaut de vie, dernière bataille ; se joue ici la minéralité d’une vie ravivée par les métaux lourds et chaotiques. Et quand les cœurs malades sont pris de troubles vaporeux, tout se fait indistinct comme une tempête sous un crâne. Un album ravagé, complètement moribond sur des terres de désolation.

Une chanson : https://lawrenceenglish.bandcamp.com/track/moribund-territories
Parce que le souffle de glace de la mort lézarde n’importe quel édifice, condamne des territoires entiers et s’engouffre dans nos corps transis.

 

65/ Chelsea WolfeHiss Spun (rock gothique / doom metal / folk / dark ambient)

hiss spun

Il est temps de sonner le tocsin. Bâti avec la noirceur du malheur et griffé par le désespoir, Hiss Spun est un mauvais présage à lui-seul. Si les guitares doom metal dessinent un ciel de grisaille, la voix haut perché de Chelsea Wolfe a tôt fait de lacérer ce ciel si bas. C’est une voix qui a la teinture des réverbérations du cachot. Elle y dessine une beauté endolorie et plaintive en clair-obscur. Et dans des coups de boutoir toujours plus gothiques et hérétiques, c’est une grâce et un mystère typiquement félins qui y sont conservés.

Une chanson : https://chelseawolfe.bandcamp.com/track/the-culling
Parce que la démarche processionnelle ne peut éviter la chute devant le trou noir et béant qui s’offre au chemin.

 

64/ TitanicEvery Summer I Drift (garage rock)

every summer I drift

Quelque part entre rayonnements ensoleillés et éclaboussures imprévues et imprécises, le garage infusé au surf rock de Titanic est un enchaînement de balancements amusés capables de plongées au fond de l’eau comme de sorties importunées en air sec. Jamais tranquille, toujours ballotté et à découvert. La batterie frappe une cadence aléatoire et curieuse ; elle n’a d’autre quête que le plaisir revigoré. Giclé comme un crachat, l’album en est purement insolent et adolescent. Pleinement hédoniste avant même d’être épicurien.

Une chanson : https://atantreverduroi.bandcamp.com/track/monogamy
Parce qu’en une fraction de seconde et le souffle coupé, les glissades savent prendre les ponts, amorcer les virages et accélérer dans les lignes droites.

 

63/ Chlorine FreeFree Speech (Jazz / hip hop / funk)

free speech

Structures jazz, scratchs hip hop, curiosités funk, immersions curieuses dans la drum and bass façon Squarepusher (Clifford Day), autant de visages reflétés en un seul voyage. Free Speech est le récit d’un jazz ensoleillé qui tantôt discourt sur l’état du monde tantôt délivre ses petites saynètes écologistes en plein air. La flûte virevoltante est un petit oiseau messager au-dessus des plaines. Puis quand la basse s’entête dans des questions réponses sans fin avec le piano, des monologues échappés ont tôt fait d’arriver. Pénétrées par une nature foisonnante, les compositions se déploient comme s’ouvrent des fleurs. Une floraison printanière en un bouquet de saveurs.

Une chanson : https://chlorinefree.bandcamp.com/track/reves-perdus
Parce que si la ritournelle enfantine a l’amertume des rêves perdus, elle ne redessine pas que des songes révolus dans le ciel, mais bien quelques idées nettes.

 

62/ GnawCutting Pieces (metal / rock expérimental / indus rock)

cutting pieces

Dans la nuit métallique cauchemardesque, un crâne se fait encercler par des nuées d’hélicoptères et d’angoisses. La souffrance en fracas, les cris perdus sous le ciel fissuré, les indistinctions indus de guitares s’entendent au loin dans des structures corsetées qui rongent la peau comme une sale maladie. Lassées par l’enfermement, elles finissent par en découdre et se libérer. Et la voix de Alan Dubin, entre spoken word et étirements punk à la Guy Picciotto, l’un des deux chanteurs de Fugazi, rampe, s’assèche et s’écorche pour se tirer du guêpier. Dans cette survie, les guitares désaccordées serpentent à brûle-pourpoint dans le désert. Cutting Pieces est saisi par une sécheresse radicale. Et tout sauf amicale.

Une chanson : https://gnaw-tl.bandcamp.com/track/triptych
Parce que les lents rampements fatigués connaissent les bienfaits reposants du sol ainsi que les énergies insoupçonnées des vers qui y rôdent.

 

61/ Your Old DroogPacks (hip hop)

packs

Le tocsin n’a besoin que de quelques coups pour sonner et rameuter une bande de trublions indociles partis à l’abordage d’un hip hop old school, référencé, illuminé et sans cesse sur le point de se saboter. La ville dans laquelle ils font les quatre cents coups est peuplée de bruits incessants, d’alarmes de voitures et de courses contre le temps – ce temps qui les rattrape. Cette mise en musique d’une ville dense et jamais endormie constitue la bande originale de la naissance d’un collectif. En empruntant les petits bonds de basse à un groupe comme De La Soul ou en faisant appel au sous-estimé Edan pour l’art du collage, Your Old Droog balance un hip hop joyeusement éparpillé et recollé par l’art du mouvement.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=hbvQsFrTRxU
Parce que tel un générique de fin, cette chanson de crépuscule urbain ramène au doux temps des simples accolades et des déambulations bras dessus bras dessous.

 

Tino Tonomis

1 réflexion sur « 100 merveilleux albums de 2017 – #70 à #61 »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close