100 merveilleux albums de 2017 – #30 à #21

30/ Aidan Baker, Simon Goff & Thor HarrisNoplace (ambient)

noplace

Noplace est une maison dans le ciel. Une main tendue vers celui-ci et tout entier retourné contre la gravité. Gonflés à l’hélium, les nappes ambient soulèvent les cœurs, puis les éloignent d’une terre ferme complètement invisible. Seuls quelques violons se permettent encore de faire virevolter des notes piquées dans les airs. Des traces de fumée dans le ciel se dessineraient presque, désignant des trajectoires inconnues. Au loin, un grondement lourd d’objet volant fait trembler le mur du son. Il ne faut alors qu’une derrière chanson, magnifique, pour que l’engin arrête son envol et se fige dans l’atmosphère immobile (Nighplace).

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=_vBxpN9K1HU
Parce que dans l’ascension glacée, c’est un cœur et ses pulsations bouillantes qui s’entendent, la vie qui s’agite.

 

29/ Sleepy Sun – Private Tales (folk rock / rock psychédélique)

Private Tales

Le folk rock de Sleepy Sun est élastique comme ce petit personnage rouge dodelinant qu’on voit sur la pochette de leur nouveau disque : tantôt étiré dans un acid-folk piqué et capiteux, tantôt raccourci dans des riffs ardents et laconiques. Chez Sleepy Sun, les solos de guitare se font toujours éloquents ; ils expriment l’indicible comme une deuxième voix perdue du côté du soleil. Ces guitares s’échappent des ballades comme des incantations rebelles. Et dans la marmite des sorciers californiens, voix écorchée et riffs promeneurs scintillent entre les fêlures.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=bDDwspIHBxs
Parce qu’un magnifique solo de guitare chemine vers des vents de joie et tire le chant vers des adieux heureux.

 

28/ Kamasi WashingtonHarmony of Difference (jazz)

harmony of difference

Le dernier né de Kamasi Washington est une progéniture un peu moins ogre que d’habitude, tourné vers un jazz sans anicroches, du côté de la sincérité et de la joie en double croches. Le saxophoniste californien déroule une piste aux étoiles, ce tapis doré galactique, en même temps qu’il avance par des gimmicks identifiables entre mille. Son jazz se fait populaire, use d’accords majeurs enjoués et va jusqu’à inclure des éléments de fanfare complètement assumés (Humility qui porte ainsi très bien son nom). En renouant avec ses racines spectaculaires et populaires, ce jazz-là est un enchaînement de courtes prouesses et devient très vite un numéro d’équilibriste dompté aux montées et descentes de tierces. Et dans ces joyeuses allées et venues, des nouvelles couleurs se redécouvrent et agrémentent un peu plus l’immense palette de Kamasi Washington.

Une chanson : https://www.dailymotion.com/video/x5i2dc7
Parce que cette grande épopée jazz synthétise en un bouquet explosif toutes les couleurs amassées au fil du parcours.

 

27/ AntibalasWhere the Gods are in Peace (afrobeat)

where the gods are in peace

Avec un tel afrobeat débridé, les dieux ne connaîtront plus la paix. Les cuivres criards et égarés, faits de pas de côté, s’emmêlent dans les croche-pattes qu’un rien n’épate. C’est une ronde ethnique et exotique qui ne craint pas la chute ; puis des rythmiques en perpétuel décalage qui font du contretemps le tempo véritable. Flûtes et saxophones entrent alors dans une ode à l’insoumission naturelle et primesautière, quelque part entre Fela Kuti, Marijata et parfois même Francis Bebey. La jungle musicale d’Antibalas grossit, fleurit, foisonne puis se fait bientôt pénétrante et incontrôlable. C’est alors que l’on finit étouffé dans ses plantes carnivores et apocalyptiques.

Une chanson : https://antibalas.bandcamp.com/album/where-the-gods-are-in-peace
Parce que Tombstone Pt. 1, 2 & 3 est un impromptu qui, pris d’une spontanée fièvre jaune, opère des détours tropicaux pour réveiller la flore endormie.

 

26/ GrailsChalice Hymnal (pop / post rock / ambient)

chalice hymnal

L’érotisme naît de gestes esquissés dans les tremblements : rythmes caressés et presque léchés, coups étouffés et plongées sans fin. Un tel érotisme est palpable quand les instruments jouent de leurs cordes sensibles pour entrer dans un intense jeu de séduction ; de ce jeu qui s’agrippe à des basses lentes et sourdes pour se figer au fond des rêves, là où se projettent les fantasmes les plus fous et majestueux. Ces rêves courent parfois après les disparitions les plus lointaines (magnifique After The Funeral). Entre post rock et ambient, les constructions envolées de Grails dévoilent pas à pas un lyrisme à la splendeur fragile et embarquée, belle comme une statue d’argile. Et entre nos mains l’émiettement du monde s’égraine.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=WulUSIsymZg
Parce que l’évanescence fantomatique de la Rebecca hitchcockienne valait bien une chanson à emporter dans le vent.

 

25/ SolkiPeacock Eyes (rock)

peacock eyes

Du rock accoquiné au grunge et infusé aux rythmiques blues, la recette est bien connue. Mais rare sont ceux qui osent l’assécher d’une langue bien pendue et alanguie jusque dans les tréfonds de la gorge. Une voix qui résonnerait presque avec celle des premiers albums de PJ Harvey. Ce rock sec, balancé du fond de la glotte, à demi esquissé et pourtant éloquent grâce aux accords d’une guitare louvoyante, devient très vite un martèlement des plus entêtants. Tout y est claqué sans retour. Les reflux humides et malades font les tremblements arides. Ce qu’on appelle cracher sa bile.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=MWlkyjvMYNI
Parce qu’à force de titillements, la batterie provoque le courroux d’une guitare et d’une voix enroulées comme une grosse pelote.

 

24/ Hotel NeonContext (ambient)

context

Longue traversée de la nuit. Et à chaque heure, sa couleur et sa luminosité. Il s’agit là d’une œuvre radicalement contemplative qui observe le temps qui file et les minutes qui s’égrainent splendidement jusqu’à l’aube. Une insomnie à ciel ouvert. Dans cette nuit se superposent autant de nappes ambient qu’il existe de paysages à découvrir. La juxtaposition qui jaillit alors de ces images nocturnes en est vibrante et poignante de beauté. Toujours laisser la lumière du jour entrer, toujours laisser aller. En plongeant  les rêveurs de nuit dans l’obscurité, Hotel Neon nous guide d’une lumière à une autre, nous invitant ainsi à ne plus rien voir pour mieux perdre pied.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=_EjCgzliIAo
Parce que sur cette dernière chanson, la nuit devient pas à pas un lointain souvenir tandis qu’une magnifique voix vespérale perce pour chanter les premiers rayons qui dardent.

 

23/ Shannon WrightDivision (folk rock / pop baroque)

division

Une nouvelle saison débute et une grande pelletée dans l’humus sonne le glas de l’oraison automnale. Mais avec Shannon Wright, c’est sur un mode naïf et non tragique que le crépuscule creuse son désespoir. Entre orgues enfantins et boîtes à rythmes, c’est parfois une pop de chambre dépouillée au plus simple appareil qui s’agite. Lorsque des berceuses évoquent l’enfance perdue (Seemingly), un piano mémoriel s’étire et chaque note semble chargée des traces du passé. Accalmie de courte durée car bientôt la musique gronde, tonne, s’électrise et les souvenirs qui remontent s’y font complètement chaotiques. Et c’est alors qu’au loin s’entrechoquent des signaux funèbres et plaintifs faisant de Division un étrange phare désespéré.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=eqgLbhgrhaQ
Parce qu’en épousant les méandres des sentiments, un piano ne peut que s’entortiller sur lui-même et se noyer dans la plus imparable des tempêtes.

 

22/ Naked (On Drugs)This Gift (rock / post punk / jazz)

this gift

Plusieurs plateaux et autant d’attitudes que d’altitudes, les sinuosités jazz-rock de Naked (On Drugs) forment un parcours dangereux. Des échappes solistes et musclées de saxophones déséquilibrent ensuite les compagnons de route. Un free jazz manque même de les faire chuter. Car tout avance en fil discontinu, comme une cordée rongée par la peur : la voix de Sébastien Perrin est escarpée et agrippée aux cuivres telle une rouille violente ; les guitares s’abîment dans des lignes fragmentées et s’y réchauffent par un contact abrasif. Quelquefois, c’est le Nick Cave de The Birthday Day qui s’entend. Et très vite, les mélopées stridentes et déviantes donnent naissance à une progéniture malade et condamnée. Un maléfice a frappé cet album.

Une chanson : https://tombedvisionsrecords.bandcamp.com/track/this-gift
Parce que cette épopée post punk et free jazz dans les tréfonds d’une grotte s’achève dans des hurlements de saxophones agonisants.

 

21/ BabxAscensions (chanson française / jazz)

ascensions

« Et je tombe au ciel », l’oxymore est répété par un piano plombant dans Omaya, Pt. 1 en ouverture d’album. Et dans ce ciel, beaucoup de questions sans réponses y sont lancées. C’est que le piano s’exprime par sursauts comme un immense sourcil levé. Il est capable de silences comme de mouvements ascendants. Il ne faut pourtant pas se leurrer sur ces ascensions car elles dessinent des chants funèbres. Babx prodigue un jazz élégiaque en demi-teinte crépusculaire comme un bouquet de fleurs fanées. Parfois ce jazz semble irréel et verse du côté du rêve, même si ce rêve est ironique et grimaçant. Ascensions est en définitive une invitation à la mort, un appel désespéré au ciel et une main tendue vers l’élévation. Ce que tomber au ciel signifie réellement.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=X-pJ4SVygyM
Parce que le saxophone d’Archie Shepp devient le meilleur compagnon pour guider Omaya sous les mandariniers ou vers le paysage endormi de la mort.

 

Tino Tonomis

 

 

 

 

 

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