Dans la terrible jungle (Caroline Capelle & Ombline Ley)

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Parmi les âges qui composent la vie, l’enfance et l’adolescence sont de ceux qui se tiennent le plus hors-champ. Entre chemins buissonniers, paroles inapprivoisées, questionnements angoissés et éclats des premières rencontres, l’apprentissage se tient pour beaucoup dans des espaces à l’écart ; recoins réservés ou abris isolés – autant d’espaces qui forment les antichambres d’un monde adulte plus régulé et prééminent. On peut même y voir une forme de hors-champ social. En plein cœur d’un Institut médico-éducatif, Dans la terrible jungle observe cet âge fébrile de la pré-adolescence à un étage décalé d’un demi-ton ; un âge sur lequel vient s’apposer la force déviante de déficiences mentales, psychiques et physiques. Une déficience devrait pouvoir se définir comme un écart à une norme plutôt qu’un retard ou un manque. C’est en tout cas le sens qu’en donne la caméra attentive de Caroline Capelle et Ombline Ley toute entière déterminée à dévoiler ce que ces adolescents dits déficients ont d’insondable mais sans omettre ce que leur sincérité a de directement perceptible. Cette caméra a autant de mal à les tenir en plein cadre que la société en a pour leur trouver une place – l’écosystème qui se présente à eux étant précisément conçu pour des individus sans handicaps. Dans le documentaire, ils se tiennent régulièrement à l’écart, tapis dans un coin ou cachés derrière un arbre, finalement aussi bien attachés à une forme de mise à l’écart que prêts à bondir. L’autre tendance qui les agite est qu’ils ne restent jamais en place et ont tôt fait de fuir le cadre pour finir hors-champ. Hors-champ et quelque part à jamais incompris.

La grande douceur et pertinence des plans fixes de Caroline Capelle et Ombline Ley est qu’ils font secrètement le pari que les jeunes adolescents du centre reviendront tôt ou tard occuper le champ de la caméra, un espace qui leur est dû – la caméra étant expressément là pour eux. Cela ne rate pas. Les travaux manuels extérieurs scrutent naturellement vers le hors-champ buissonnier – souffler des feuilles, tondre une pelouse, partir en tracteur couper et charger du bois ; toutes ces activités qui d’un mouvement les décentrent des quatre murs de l’Institut médico-éducatif. Les jeunes apprentis reviendront ensuite en plein centre. Centrer et se concentrer, c’est à dire centrer son attention, à l’image de cette opération qui consiste à positionner un pneu dans un trou. A travers de tels plans fixes et ouverts sur une nature assagie, Dans la terrible jungle se choisit un vocabulaire économe et immédiat. Il y atteindra même une séquence magnifique. Gaël, un des enfants du centre, sans doute parmi les plus mutiques et incernables, passe la tondeuse dans un espace boisé particulièrement pentu accompagné d’un éducateur. Soudain, et sans raison, il plonge hors-champ ; un premier saut en forme de pur gag burlesque réalisé par un enfant au corps élastique. S’il revient dans le champ, le corps s’agite d’autres soubresauts incontrôlables qui ne peuvent plus être des gags. Seulement des instants tragiques. La séquence se brise alors en deux temporalités défaites : les repos fixes d’une part, les sauts et poursuites dans les bois d’autre part. L’éducateur demeure dans cette temporalité calme tandis que Gaël s’agite entre champ et hors-champ, moments d’apaisement et mouvements irrépressibles. Il finira néanmoins par rejoindre son éducateur et remettre la main sur la tondeuse dans ce qui se lit alors comme un plan réconcilié, la séquence s’achevant par le même geste qui la fit débuter. Sans doute qu’un des secrets de la séquence se cache dans l’idée que quelque chose est à finir ensemble. Cette séquence aussi tragique soit-elle a donc son contrepoint rassurant : ce qui y est filmé n’est rien d’autre qu’une crise avec tout ce qu’elle a d’éphémère, c’est à dire un ensemble d’éléments discordants sans conséquences néfastes sur l’action principale. Elle est aussi une séquence dialectique au cours de laquelle un plan réconcilié succède à une série de plans déchirés. Il y a Gaël et il y a tous les autres. Tous ces enfants sont des balles insaisissables lancées dans des chemins aléatoires. Un autre enfant en fauteuil roulant carbure à la parole poétique et errante. Son corps projeté devient le moulin de ses mots, le hors-champ espace d’expression lyrique. Et tous ces enfants s’aventurent à leur manière dans des échappées temporaires pour mieux revenir malicieusement au cadre originel.

Puisque Dans la terrible jungle est essentiellement un film de personnages, le profond attachement que Caroline Capelle et Ombline Ley peuvent porter à Ophélie n’a rien d’anodin. Jamais hors-champ, toujours filmée en gros ou très gros plans, Ophélie est de celles qui s’isolent de son environnement sans jamais le fuir. A Ophélie l’introspection, c’est à dire le mouvement vers le monde intérieur ; aux autres enfants les courses vers le monde extérieur, bien que fugaces et avortées. Personnage complètement sonore, Ophélie a un corps rond qui s’imprègne de tout un univers musical. Son corps a cette vertu mystique de faire d’un son une musique. Telle une caisse de résonance, il fait même rebondir des sons que nous ne pouvons pas entendre. Et lorsqu’une quantité inépuisable de sons se portent à son oreille, elle en relâche un petit rire hystérique ; un rire de l’abandon. Toute expression est donc musicale. Elle se brosse les dents au son de La Marseillaise, entonne La Femme chocolat d’Olivia Ruiz en frappant la cadence avec ses pieds dans l’eau, et s’oublie enfin quand elle saisit un synthétiseur. Cette grande solitaire vit une enfance sous capsule sonore, véritable studio d’enregistrement insonorisé. Le film s’achève sur un dernier concert en extérieur l’été. Des gazouillements d’oiseaux en prolongent l’écho tranquille et Ophélie prend soin de siffloter ces notes perdues ; un geste qui témoigne de sa nature profondément joyeuse. Car elle se fait passagère d’un monde perdu dont elle donne des nouvelles rassurantes. Car de ce monde, elle ne tire que le meilleur. Que des ondes de joie à propager.

Dans la terrible jungle trouve là un autre secret : faire émerger une joie simple et authentique dans un lieu d’abord gagné par le fatalisme avant de l’être par une poétique. Le décor reste celui d’un Institut médico-éducatif, bâtiment de plain-pied brut et quelconque, démuni d’aménités joyeuses et composé de chambres aseptisées. Des ouvertures se créent ensuite progressivement et apportent une lumière inattendue. Ce sont des plans vides sur la nature autour de l’IME : arrivées de lapins dans l’aube jaunie, trouées de soleil dans le jardin, champ haut et sauvage juxtaposé au terrain du centre. Et puis toutes ces danses improvisées. Presque condamnée à ce lieu – les résidents de l’institut ne sont certes pas censés y rester mais ils ne peuvent pas encore aller ailleurs et nul ne sait combien de temps ils y resteront – la tribu adolescente devient une communauté complice de plus en plus perceptible à l’environnement qui l’entoure. Tous ces enfants forment un orchestre de chambre où chacun livre sa modeste mais essentielle partition poétique et musicale. Et entre joie et fatalisme, l’Institut de La Pépinière devient alors un petit théâtre antique pleinement dramatique.

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Tino Tonomis

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