Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares (Radu Jude)

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Expression balancée à la cantonade – et dans un sens aussi bien théâtral que figuré – « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » appartient à la famille de ces formules déclarées à brûle-pourpoint et toutes entières consacrées aux fins qu’elles visent ; praxis entêtées qui ne comptent pas les dégâts au bord de la scène. Et paradoxalement, la phrase prononcée par le maréchal roumain Mihai Antonescu coupable du massacre et de la déportation de centaines de milliers de juifs roumains entre 1941 et 1944 trouve dans le projet théâtral de Mariana un étrange écho. Car en reconstituant les massacres d’Odessa dans l’aventure insouciante d’un théâtre-forum renégat, la jeune femme réalise un acte jusqu’au-boutiste et œuvre à la réécriture d’un roman national pétrifié par la glorification de ses idoles troubles. Si, pour reprendre les mots de Simone Weil, « croire à l’histoire officielle, c’est croire les criminels sur parole » alors il faudra parler plus fort qu’eux. Clamer la lucidité historique ne suffit pourtant pas à emporter la mise auprès des siens. Et alors que Mihai Antonescu savait cyniquement qu’il aurait contre lui l’épreuve du temps – histoire à venir – Mariana lutte, elle, contre sa propre époque – histoire contemporaine qui la regarde de travers. Elle devient même barbare en son propre pays, ou du moins barbare en place publique. Ce titre d’abord cynique s’avère finalement bien cruel tant il fait de l’histoire un limon d’opinions obstinées.

L’histoire invoquée dès le titre du nouveau film de Radu Jude rattrape comme une lame de fond. Le réalisateur roumain compose une partition bavarde et sonore pour orchestrer la fragile édification d’une pièce de théâtre dans laquelle les bruits et cris de la guerre comptent autant que sa vision. Puisque l’histoire officielle c’est la parole des criminels, une expérience de théâtre brechtien s’offre pour parler plus fort et différemment. C’est un langage didactique à ne jamais interrompre, un langage qui sait qu’un silence c’est déjà un pas en arrière. Radu Jude n’est pourtant pas cinéaste pour rien. Il n’est donc pas le dernier à connaître les différences entre une reconstitution infidèle qui n’aura jamais assez de mots et une réalité qui sait se passer de mots. A plusieurs reprises le mot s’éteint et l’image prend le relais. Le cinéaste met alors un pied sur l’estrade et offre des instantanés visuels éloquents. Il en est ainsi d’images d’archives sur des massacres projetées dans l’inquiétant ronronnement d’un bruit ambiant. Mais c’est un instantané plus saisissant qui s’impose et qui vire au premier plan tout un élément du décor théâtral : quelques mannequins pendus dans le ciel durant la représentation finale, un souffle de mort qui traverse le film. La caméra toujours agitée se stabilise alors comme médusée par cet effet du réel qui se hisse soudainement avec la facilité et l’évidence d’un nœud coulant. Ces mannequins pendus sont le symbole glacé des massacres d’Odessa ; l’histoire indéniable suspendue à un fil au-dessus de nos têtes hagardes. La contre-plongée radicale laisse ainsi voir la mort vu d’en bas, c’est à dire vu d’un peuple impuissant et complètement dupé. Un tel plan offre un contraste percutant au titre du film, à l’indifférence d’Antonescu et aux chemins légers que peut parfois emprunter le film. Dans l’espace vide du ciel s’inscrit alors une image d’archive inédite. D’autres devront suivre ; et c’est ainsi que l’histoire fait sens.

L’expérience théâtrale de Mariana est une œuvre titanesque qui, en puisant dans le théâtre populaire et didactique de Bertolt Brecht, cherche à déployer une partition collective en un immense ballet urbain. Suivant les préceptes du dramaturge allemand, aucun personnage de la pièce n’est drapé d’une représentation iconique et héroïque. Le comédien qui incarne Antonescu n’est que l’incarnation archétypale de l’autorité indifférente et entièrement automatisée, disciplinaire car disciplinée. Il n’est pas la figure que Mariana observe curieuse dans le film prosélyte Oglinda de Sergiu Nicolaescu. La pièce de théâtre est donc l’occasion pour elle de rompre avec les intérieurs feutrés d’un art cinématographique officiel et de s’accorder une pause au soleil. Jouer dehors, tout dévoiler et finir par un feu ravageur en pleine place publique ; Mariana construit une pièce comme elle mènerait scrupuleusement une bataille. Les choix politiques sont d’ailleurs plus discutés que les choix artistiques. Quant aux espaces théâtraux, ils sont choisis pour les occasions de places publiques qu’ils représentent et qui mettent Mariana en prise aux comédiens ou à Movila, le représentant municipal chargé de la diffusion du spectacle. Ainsi reléguée au second plan, ses mécanismes publicisés jusqu’à l’os, la pièce n’a dès lors pour principal intérêt que l’agitation qu’elle engendre et le feu qu’elle laisse délibérément couver.

Mais un tel sujet ne serait-il pas déjà trop grand pour la place publique qu’il investit ? Après tout, l’œuvre monumentale n’est portée que par les épaules de Mariana, une metteuse en scène petite en taille et régulièrement gênée par les hommes de son entourage. Les personnages déambulent dans des décors colossaux, des chars en unique toile de fond derrière une barrière de fusils et de baïonnettes. Quant aux trouées bleues du ciel, elles ne sont vues que lorsque des pendus – mannequins ou fantômes – y sont désignés par Mariana elle-même. Privée de hauteur, la caméra filme alors la place théâtrale dans toute son horizontalité. Elle se retrouve inévitablement encerclée et ainsi piégée par les troupes tour à tour allemandes, soviétiques et roumaines qui s’y engagent. Elles seront même rejointes par une quatrième lors de la représentation finale : la foule exaltée, compacte et elle aussi embarquée dans la bataille ; une foule qui aura tôt fait d’avaler Mariana dans la nuit noire après que l’incendie finit son œuvre, ne laissant sur le parvis que des cendres au goût d’insolence. Mariana, et dans son ombre Radu Jude, inaugure en réalité un chantier immense. C’est un premier théâtre qui s’ouvre sur la ville, la page d’un roman qui se tourne enfin.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares (Radu Jude) »

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