Still Recording (Saaed Al Batal & Ghiath Ayoub)

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« Prends la caméra et filme ».  L’injonction est presque religieuse ; elle sonnerait même comme une relecture cinématographique du « Lève-toi et marche », deux actions successives et déterminantes pour le salut des âmes. Still Recording n’est pas tant un film sur la guerre en Syrie qu’un film de la guerre de Syrie ; ainsi l’injonction à devoir filmer ce qui se passe dans la ville assiégée de Douma relèverait plus de la contrainte que du pur choix artistique. Il est de toute manière évident que Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub se seraient bien passés de faire un tel film. Dans un contexte où la réflexion flanche sous les balles, tout doit d’abord être saisi par la caméra car tout peut devenir document. La caméra n’est pas une arme et elle ne le sera jamais. Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub ne le savent que trop bien ; les deux artistes activistes croient d’ailleurs trop aux bénéfices de la paix pour pouvoir tenir une arme. Cette caméra sait néanmoins se tenir à côté des armes comme une fidèle alliée des révolutionnaires. Pas de temps pour un plan composé, l’ouverture de Still Recording sur un cours de cinéma par les réalisateurs du film eux-mêmes le confirme : cela est réservé aux autres. Eux s’adonnent à un cinéma embarqué dans les décombres d’une ville comme témoins des ruines d’un monde en déliquescence. Ils croient au montage comme ils croient à la victoire : tous deux peuvent remettre de l’ordre dans le chaos, réajuster les pierres déchues et insuffler un appel d’air dans un paysage étouffé et sens dessus dessous. L’entreprise reste périlleuse et le montage en est pleinement bombardé, les rushs touchés en plein cœur, étalés et défaits en place publique, finalement victimes comme d’autres d’une guerre qui fait perdre les notions d’espace et de temps. Le montage affiche au début une démarche artistique modeste, puis il dévoile progressivement sa nécessité historique. Pourtant cette dichotomie poétique / politique, injustement rabattue comme si ces deux faux jumeaux devaient forcément se faire face, se fait de moins en moins vrai tant le film gagne une épaisseur artistique en même temps que politique.

Still Recording s’adresse à tout le monde : les Syriens eux-mêmes, mais aussi ce qu’on a coutume d’appeler la communauté internationale. Étrangement, il s’adresse aussi aux dieux bien que chacun ne soit pas mû par la même dévotion au Prophète. Le ciel est une menace – les bombes y sont saisies avant qu’elles n’explosent – mais c’est pourtant vers lui que les hommes se tournent. La caméra regarde avec constance cette trouée immense d’un bleu parfois limpide. Furtivement, ce sont aussi des traversées d’oiseaux et des soleils couchants. La caméra arrive même à se soulever de la matière poussiéreuse et des amas de pierres, en prenant les décombres en guise de trépied. Elle se tient prête à être ensevelie dans les ruines parmi les morts et les martyrs mais elle est finalement tirée de ces décombres, blottie au plus près des corps comme un talisman et enfin tirée vers le ciel lumineux de Syrie. Elle se cherche une bonne étoile. A moins qu’elle n’en soit déjà une elle-même.

Le ciel, seul horizon possible à portée de mains mais déjà si loin au-dessus des têtes, rend plus cruel le monde terrestre. Ce monde est trop souvent vu à travers la lorgnette d’un trou dans le mur, quelque part entre deux pierres amoncelées. Devenir combattant c’est devenir ennemi du vide et apprendre que le danger suprême est celui d’être visible au milieu des rues. Pour obtenir des images de ce monde, il faut donc parfois zoomer quitte à ce que cette image se gondole et se trouble de reflets lumineux comme si elle n’était qu’un mirage. De Douma, les combattants ne peuvent plus rien voir, sauf ce qui demeure à leurs côtés ; et cette présence instantanée est celle de leurs amis. Filmer devient alors un acte de fraternité et même l’occasion de recréer une nouvelle communauté. La caméra n’est donc pas que la caisse d’enregistrement d’un peuple en guerre, elle est aussi un moyen de se distancer de celle-ci, et même – pourquoi pas – d’y trouver une forme d’accalmie. Grâce à cette caméra, certains renouent avec leur sens de l’humour, vont jusqu’à jouer les interviewés capricieux. D’autres dansent. Alors, une chambre devient aussi bien chambre de montage que le dernier lieu encore privé au cœur d’une ville plongée en plein chaos et dans laquelle tombent des pans de murs entiers. Ce lieu est l’écrin idéal de l’amitié et, comme elle, il est d’autant plus important qu’il est précaire. Les confidences sont des testaments ou des mots en l’air et personne ne peut dire quel destin auront ces mots à l’instant où ils sont prononcés.

La distanciation passe aussi par le nouveau voile que les activistes tirent sur Douma. Les habitants de la ville assiégée sont habitués à la proximité des corps, au nez collé à la poussière, aux pierres défaites tachées de sang et à la répétition des linceuls blancs inlassablement balancés dans les fossés. Le nouveau voile passe par la recoloration d’une ville qui a perdu ses couleurs. La belle idée est de laisser les pinceaux aux enfants. Et en rejetant les décombres dans le décor, la vie peut temporairement reprendre ses droits. La voile tirée n’est pourtant qu’un drap transparent tant la guerre qui perdure s’installe toujours plus durement. En avançant avec du plomb dans l’aile, le récit en devient plus pessimiste. En 2010 et en 2011, les révolutionnaires croyaient encore à la victoire. Ces parenthèses ne durent pas et les voiles finissent par s’envoler.

Still Recording s’achève sur un drame absolu et un sommet de cinéma. Une attaque surprise en pleine déambulation urbaine et la caméra choit avec Abu Zahid. Le magnifique plan composé que la caméra dresse est d’une immense cruauté car au moment où la vie menace de quitter les réalisateurs du film eux-mêmes, ceux-ci réalisent sans le vouloir le plan le plus poignant du film. Abu Zahid est touché d’une balle en plein ventre, affalé dans le coin gauche du cadre dans un plan que le bitume divise en deux. Le voilà tombé à terre après avoir tant espéré du ciel. Touché une seconde fois, il se retourne pour rouler et disparaît totalement du champ. Il se met ainsi hors-champ comme saisi par une pudeur inconsciente. En plein rue, le champ de la caméra épouse ici celui de la bataille et c’est alors une triste évidence : un tel plan est inévitable. Le film n’était qu’une lente préparation à ce plan funèbre. Une déambulation ente balles perdues et décombres ne pouvait connaître d’autre fin que celle-ci. Lors de la séquence finale, la caméra est finalement tirée de ce champ vide où la vie s’évapore et tourne encore ; « it’s still recording ». Cette caméra est comme un corps criblé de deux balles, blessé mais palpitant. Et si elle ressemble étrangement à tous ces combattants syriens encore debout, c’est parce qu’eux auront su lui donner leur âme et faire vivre toutes ces images tristement battues d’avance.

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Tino Tonomis

2 réflexions sur « Still Recording (Saaed Al Batal & Ghiath Ayoub) »

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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