Synonymes (Nadav Lapid)

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Découvrir Paris par les pavés : les premières images du film correspondent à la première vision que Yoav a de Paris en arrivant dans la ville ; la vision terre-à-terre et brutale d’un exilé qui ne sait probablement pas où il met les pieds et qui cherche avant tout à en mettre un devant l’autre. Sur les pavés gris et encore humides, il s’exhorte à « ne pas relever la tête ». Se faire invisible dans le mouvement, avancer jusqu’à se faire avaler par la foule et le bitume : c’est le credo que s’impose Yoav, le mode d’emploi d’un homme qui souhaite devenir ombre dans une ville d’emblée indifférente. Et puisqu’il aspire à se nicher dans les cavités creuses de Paris, il arrive – cela en est tout naturel – dans un immense appartement haussmannien vide qu’il traverse de son grand corps élancé. Il s’y étale de tout son long comme un danseur déchu avant de finir recroquevillé de froid dans une baignoire. La mort rejoint la fuite, et déjà Hector capitule devant Achille. Cette séquence d’ouverture est l’image propre d’un exil impossible qui d’emblée prend la forme d’une déchéance (de nationalité ?) : la mise à nu précède le vol d’affaires et c’est la mort en personne qui guette dans un vide glaçant. A l’intérieur se trouve le vide, à l’extérieur la foule déshumanisée l’attend déjà.

Yoav devra donc apprendre à combler le vide de l’exil. Une première réponse est apportée par les synonymes qu’il répète inlassablement. Ils forment autant de mots qui désignent un ailleurs, rarement une même chose. Et puisqu’il est annoncé que Synonymes reposera sur une multitude de paradoxes, en voilà un premier : ces synonymes dépourvus de sens relèvent autant d’une acculturation à la langue française que d’une fuite en avant. Paris devient une ville-tourbillon, une tornade en mouvement perpétuel toujours prête à mâcher et recracher ses badauds comme une bouche mâcherait ses mots sans jamais croire ce qu’elle dit. Dans la rue, Yoav relève la tête et il rencontre Emile ou Caroline ; puis au détour d’un de ses trajets étourdis il se laisse entraîner à l’autre bout de la ville par une moto rugissante. Il est toujours enlevé à sa solitude. Son passé resurgit même au tournant d’une rue, parfois de façon complètement triviale comme lorsque son père lui revient à la sortie d’une boulangerie. Un exilé dépourvu de bagages aura toujours avec lui ses fantômes les plus fidèles. Paris ne peut alors être pour lui autre chose qu’un manège tantôt divertissant tantôt éprouvant, ou bien alors une machine à remonter le temps.

Comme pouvait l’annoncer la séquence d’ouverture, Synonymes est une pure tragédie traversée d’un sens de la fatalité totalement antique. Yoav est un héros déchu pris entre deux feux, un personnage déchiré entre un abandon total – don de soi et de son corps – et un rejet absolu ; celui qui goûte aux petites défaites dans les grandes victoires et inversement. Yoav abandonne ce qu’il a de plus cher, en premier lieu son histoire qu’il livre sans réserve à Émile l’écrivain en plein doute. A trop rester silencieux, il en devient expansif et dès lors qu’il s’aperçoit qu’il n’a plus rien à perdre, il a soudainement tout à donner. Il ne lui manque probablement que des belles histoires mais ce n’est pas à Paris qu’elles s’écriront. Il s’abandonne encore à des parcours en moto à travers la ville en compagnie de néo-sionistes fascisants, faux nouveaux héros contemporains. Bientôt l’errance infinie dans les rues et les longs couloirs d’obscures administrations lui colle comme une seconde peau. Il s’abandonne aussi à un photographe obscène, à Caroline, à toutes ces figures qui recherchent Yoav le guerrier, Yoav l’exilé, Yoav le conteur, tant de figures qui ont pu exister mais qui se révèlent déjà épuisées. Ce don de lui-même prend une tournure complètement ironique lorsque sa route rencontre des formes absurdes d’administrations – consulat israélien, mariage en mairie, cours de citoyenneté et de laïcité – car alors l’indéniable indifférence de Yoav motive chez lui un incroyable surinvestissement, ultime folie désespérée d’un homme toujours plus seul. Comme les récits de vie, la langue se donne pour ne plus se reprendre. Yoav abandonne ainsi l’israélien pour ne plus s’exprimer qu’en français. A Émile, les histoires personnels et le passé israélien ; au photographe, la langue natale. Au cours d’une mise à nu recroquevillé, la seconde après celle de la séquence d’ouverture lors de son arrivée à Paris, il crache à un photographe des mots israéliens qu’il avait pourtant pris soin d’enfouir six pieds sous terre les livrant ainsi définitivement en pâture. La langue s’abandonne dans les deux sens que recouvre ce terme : la dévotion et la mise aux oubliettes. C’est ainsi que don de soi et rejet finissent par se raccommoder. La fragile administration se rejette et vacille comme un château de cartes. Au cours d’une attente un peu trop longue sous la pluie au consulat israélien, Yoav décide seul de faire céder la frontière, ce qui lui vaut d’être porté aux nues comme un héros. La bravoure rejoint une nouvelle fois la bravade au cours d’une soirée privée où d’une miche mangée sous la table, Yoav se retrouve à danser au sommet. Deux destins se tracent ainsi : l’anonymat dans l’abandon, l’héroïsme dans le rejet.

Il fallait donc attendre l’arrivée de Nadav Lapid à Paris pour que le cinéma français se retrouve autant bousculé que cette Ville Lumière devenue grise – bouteille agitée puis balancée en pleine mer. C’est un cinéaste étranger à la France qui livre une proposition cinématographique qu’on n’attendait plus sur la douleur schizophrénique de l’exil. Yoav est un homme entre abandon et rejet, deux mondes à la lisière mais qui demeurent chacun incompréhensible et imperméable à l’autre. Il est aussi l’homme de deux pays auxquels il n’appartient plus ou pas encore mais auxquels il se retrouve éternellement lié. Et entre profane et religieux, entre fronde et asservissement, entre combativité et désespoir, ce monde perdu de l’exil est à jamais irréconciliable. Ce monde peuplé de figures rêvées, de fantômes d’enfance, d’actes faussement héroïques et de vrais faux héros de papier est celui d’Hector le fuyard. Courir autour de remparts c’est courir en rond. Yoav s’adonne à ces courses vaines dans un Paris circonscris à quelques lieux répétitifs de Rive gauche. Viendra le moment où l’exilé israélien brisera le cercle de la fuite monocorde. Si Hector capitule devant Achille, c’est parce qu’il trône au-dessus de sa tête un ciel plus grand et plus lourd qui menace de l’avaler et qu’il faut savoir provoquer l’échéance fatidique quand le temps le réclame. Dans les coulisses d’un opéra, Yoav se fait isoler par une bronca d’instruments et c’est alors qu’il rend les armes. Les petites victoires ne pourront jamais inverser le cours d’une grande défaite que le destin fige.

Synonymes - Eşanlamlılar - 2019 Film

Tino Tonomis

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