Douleur et Gloire (Pedro Almodóvar)

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Pour qu’elle puisse vivre, l’émotion doit pouvoir battre. Mais comment alimenter ses pulsations si ce n’est par l’attention constante et délicate que l’émotion porte au monde foisonnant des impressions ? L’émotion émane de ces impressions et en décèle bien d’autres encore : elle en est à la fois le fruit et la terre nourricière. Ces impressions visuelles – parfois réduites aux plus simples chocs chromatiques – mais aussi olfactives, auditives et dans tous les cas instantanément physiques forment dans le cinéma de Pedro Almodóvar des saillies incontournables qui modèlent de puissantes émotions contrastées et comme empelotées entre elles. De nouvelles impressions s’y agrègent ensuite ; et c’est ainsi que l’émotion grandit et trouble toujours plus. La caméra de Pedro Almodóvar possède le même épanchement charnel que la plume de Marcel Proust : tous deux sont les auteurs par excellence de l’attention suspendue et de la découverte immaculée qui drapent les émotions dans des habits toujours neufs. Immanquablement, la douleur et la gloire naissent toutes deux d’impressions variées mais durables, et dans son nouveau film qui porte le nom de ces deux états de conscience, Pedro Almodóvar s’affirme pleinement comme le cinéaste de la couleur. Ces couleurs explosent magistralement dans un film qui paradoxalement se contient – c’est là toute sa force. Elles se révèlent en fidèles et précieuses amies, à l’instar de toutes ces femmes qui entourent Salvador. Douleur et Gloire est un film qui invite à faire revivre les pigments enfouis et revivifier la palette afin de se revêtir de toutes ses couleurs – aussi contrastées et violentes soient-elles.

La douleur et la gloire que rencontre Salvador sont celles que rencontre un artiste dès lors qu’il se confronte à la matière. En saisissant Salvador au fond d’une piscine avant de lancer un générique tout agité de coulures colorées, la séquence d’ouverture nous extirpe d’une mosaïque immaculée – l’immatérialité monochromatique de l’eau – pour une mosaïque complètement colorée, celle éclatante d’un retour à l’art. De ces couleurs qui font les tourments, deux irriguent Douleur et Gloire jusqu’à le déborder : le blanc et le rouge – faux frères et pourtant fidèles compagnons. Le blanc revient comme la clarté d’un passé qui s’élucide et d’une route qui s’ouvre enfin avec à ses côtés cette part de l’enfance secrètement enfouie mais qui a néanmoins survécu. Il avance avec une couleur qui est aussi une douleur, une passion stimulante mais cruelle et mordante : le rouge qui baigne ici dans un magnifique halo d’ambiguïté. Cette couleur qui irrigue complètement le quotidien de Salvador est aussi la couleur du seul repos qui lui reste en même temps que l’endroit de la douleur : c’est dans le lit que se rêvent les passions funestes et se ressent la douleur physique. Salvador est condamné à vivre éternellement avec cette tonalité. Le rouge devient même le décor indissociable de toute mise à nu. Alberto joue donc L’Addiction de Salvador devant un mur rouge. Souvent, les comédiens attendent fébrilement leur tour derrière un rideau rouge et jouent une fois que celui-ci a ouvert. A l’inverse, dans cette séquence la scène est d’emblée l’espace de l’intime. Douleur et gloire sont inséparables car la création est une joie en même temps qu’une peine. C’est aussi une voie de sortie pour conjurer la mort dans un entrelacs de couleurs.

Dans le cinéma de Pedro Almodóvar, une couleur n’est pas qu’une douleur ; elle coule aussi comme une douce lueur. Et la couleur blanche – ce puits de lumière que Salvador a su accueillir très jeune et qui continue de se déverser sur lui – est l’apparence heureuse de la douleur ; elle aiguise la conscience des sensations et fait resurgir les souvenirs. Au commencement est la page blanche. Le village familial et ses cavernes blanches maculées de chaux forment la première matière sur laquelle sont projetées des images. Par des rêves éclairants qui le poursuivent au cours de sa vie, Salvador continuera à en projeter bien d’autres. L’amour de l’art naîtrait ainsi de la matière blanche. Le blanc est à n’en point douter une couleur qui vient du ciel. Enfant, Salvador regarde chez lui le ciel clair et rassurant qui triomphe au-dessus de sa tête. Adulte, celui-ci est remplacé par la lumière blanche d’une table d’opération. La douce lumière plongeante d’un ciel amical se mue et devient ainsi la radiographie de l’homme seul. La vocation religieuse à laquelle devait se prédestiner Salvador se révèle une vocation artistique puis enfin une douleur. Du ciel, c’est donc un même fil fragile qui en tombe et qui relie la création à la douleur, entraînant toujours plus de questions et toujours moins de réponses. Plus tard, Salvador repensera à une joie qu’il a connu enfant : un feu d’artifices dans la nuit et une explosion de gerbes de couleurs qui consacreront cette vocation artistique.

Explosions de couleurs et impressions vibrantes ont néanmoins leur nuit et c’est dans ce clair-obscur que Douleur et Gloire se révèle comme un grand film sur la retenue. L’incroyable force émotionnelle du personnage de Salvador est que chez lui l’émotion est magistralement contenue, parfois même cassée en deux ou trois mouvements. Il faut voir avec quelles lentes gestuelles il rentre dans un taxi après une visite chez Alberto. En trois mouvements secs et brisés, Antonio Banderas arrive à figurer une douleur physique en même temps qu’une dignité morale. Ce motif finit par devenir une constante du film et à travers ce corps silencieux qui n’en souffre pas moins, c’est l’émotion qui parle. Les retrouvailles de Salvador avec son ancien amant Federico sont emplies de frôlements si éprouvants que dans cette distance fragile, il prend conscience de la profondeur de la douleur. Il n’en va pas autrement de la drogue : la douleur qu’elle cause naît précisément de cette distanciation qui se nomme sevrage. La première émotion serait donc une première douleur. Enfant, Salvador la subit violemment lorsque Albañil l’ouvrier se dénude et lui cause un premier coup de chaud. Salvador est alors un petit être tout rouge dans un univers blanc et cette violence chromatique matérialise un premier état de conscience. Au fil du temps, il apprendra à se distancer de ses émotions en cherchant à les connaître, à comprendre comment elles naissent. Apprivoiser enfin les douleurs qu’elles entraînent. C’est probablement de cette façon que Salvador arrive à tirer une gloire. La douleur n’est pourtant jamais celle que l’on croit et ne se situe jamais là où on pense. Alors elle navigue dans un nœud d’images toujours mobiles où s’entrelacent souvenirs d’enfance, créations artistiques et résurgences du passé inapaisé. Elle coule d’une couleur à une autre et finit toujours par surprendre.

Et puisque le rouge s’associe si bien au blanc, les peines aux joies, les douleurs aux grandeurs, Douleur et Gloire se met en bout de course à croire aux réconciliations impossibles. Elles n’en demeurent pas moins malheureuses et contrariées. Jeune, Salvador fuyait sa mère. Perché en haut de l’escalier de la tour du village, il la toisait tandis qu’elle tentait de le raccrocher à elle. Plus tard, c’est lui qui cherche désespérément à s’accrocher à elle. Mais le temps sait contrarier celui qui veut le remonter. Ainsi Salvador a l’idée de revenir au village blanc avec sa mère mais, pour elle, le temps a déjà choisi sa destination : elle s’en ira seule au paradis blanc. Qu’il s’agisse de Federico ou de sa mère, les retrouvailles se font toujours trop tard. La gloire de Salvador n’est plus que de rester digne dans la solitude. Le réalisateur finira néanmoins par atteindre la réconciliation artistique. Dans un ajustement de couleurs accueillantes Douleur et Gloire s’achève sur un sublime plan heureux qui réconcilie l’enfant solitaire à la mère. Ce plan est surtout la signature autobiographique d’un cinéaste seul mais enfin heureux, Pedro Almodóvar lui-même. Et toutes ces émotions qui auront passé une vie à filer se figent en un plan : le tableau tant espéré du peintre.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Douleur et Gloire (Pedro Almodóvar) »

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