100 merveilleux albums de 2018 – #80 à #71

80/ Yo La Tengo There’s a Riot Going On (pop)

Il est des chansons à fleur de peau dont la fragilité dévoilée révèle paradoxalement une solidité infaillible. La pop de Yo Le Tengo est vivifiante, simple et sans artifice naturel. A l’instar de la rosée, elle est comme saisie au point du jour dans l’éphémère d’un instant, précisément éclairée d’une belle lumière matinale qui s’accueille dans de lentes modulations solaires de synthés et des rythmiques tout juste caressées. Mais ici les synthés ne sont pas en surnombre et Yo La Tengo sait faire tinter comme nul autre des harmonies binaires avec des accords simples et lumineux dépourvus d’ombres contrastantes. Si certaines notes peuvent traverser les chansons du groupe américain comme des nuages passagers, il ne s’agit que de légères ombres mineures au tableau et celles-ci contribuent in fine à aérer les compositions. Finalement – et très tranquillement – toutes ces envolées indistinctes et flâneuses de vapeur finissent par former un magnifique album qui se tisse comme une belle et fragile toile d’araignée.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=oU9sSPRuXDc
Parce que guitares cristallines, voix séraphiques effacés et boîtes à rythmes indolentes donnent l’agréable sensation d’ouvrir vers un paysage instantanément amical.


79/ The BodyI Have Fought Against It, But I Can’t Any Longer (sludge metal / doom metal / electro)

Sous le vernis qui craquèle, un lyrisme ténébreux et empoisonné. The Body porte la marque de tous ces corps châtiés tenus dans l’heureuse servilité volontaire. Comme un corps devenu fruit pourri, leur metal charnu se révèle en même temps complètement asséché. C’est qu’à force d’avilissements successifs il en est devenu rugueux. La dernière production du groupe de metal expérimental est une nouvelle nature morte craquelée de tout bord. Des chants désespérés traversent ces tableaux désenchantés issus d’un autre temps comme des cris funèbres surgiraient d’outre-tombe. The Body sont les guides d’une inquiétude parade : c’est le retour des morts dans l’antre du monde. Rien ne résiste au temps vengeur et tous les styles de musique sont ici viciés : dub (The West Has Failed), pop, electro… Les élégies ont suffisamment duré, place à la mort en personne ! Ces chants noirs font alors crier les rouages désarticulés d’une machine dévastatrice et, en bout de course, c’est l’essoufflement qui pointe le bout de son nez. A ses côtés, une beauté fatiguée, digne et totalement inespérée.

Une chanson : https://thebody.bandcamp.com/track/sickly-heart-of-sand
Parce qu’il se cache là d’étranges musicalités à dénicher, y compris derrière un corps malmené transi de décharges électriques.


78/ Bobby PreviteRhapsody (jazz / pop expérimentale)

S’il est ici question d’une rhapsodie, c’est que le folklore qu’elle convoque se dévoile dans un joli fracas sens dessus dessous. Cette rhapsodie est une immense sculpture d’éléments épars qui finissent par trouver forme dans de belles saillies jazz. Les ritournelles ne font qu’un temps et les compositions sont bien plutôt des promenades dénicheuses qui ne répètent jamais deux structures musicales au cours d’une même chanson. Comme en sculpture, ces structures s’agrègent à d’autres et remodèlent les précédentes tailles. L’imagination bat son plein et la musique de Bobby Previte dessine des images à foison. Son jazz en devient presque mythologique tant il arrive à faire chevaucher plusieurs animaux légendaires sur des lignes de piano fou, des descentes de harpes et des saxophones aussi fiévreux que des chimères endiablées. Et dans ce territoire fleuri quelque part perdu entre jazz, flamenco et musique médiévale, un bouquet olfactif et capiteux éclot en explosion tonitruante. Ce bouquet n’est composé que de sublimes fleurs de jour qui éclosent à la volée avant de faner.

Une chanson : https://bobbyprevite.bandcamp.com/track/last-stand-final-approach
Parce que la ritournelle désillusionnée où harpe et piano se répondent ne laissait pas entrevoir une sortie de route jazz aussi franche et offensive menée par un beau saxophone exalté.


77/ The Ex27 Passports (rock expérimental / punk)

Les années passent et le légendaire groupe punk hollandais n’adoucit pas la formule. Ce sont toujours les mêmes riffs non brossés dans le sens du poil ; ces riffs qui hérissent le poil d’un punk rock revêche. La cadence est sauvage, les rythmiques granuleuses et toute tentative de mesure martiale est évacuée. Les guitares tombent en cascades impétueuses et, sous les trombes, claque en spoken word un chant joyeux et presque enchanté d’être trempé de la sorte. The Ex reste bien un groupe jeune tant il sait combiner des riffs simples de gammes majeurs à des structures enfantines. Dans cet esprit d’indiscipline, les chants rebelles n’écoutent pas les sermons des guitares et fustigent les grondements. Constat élémentaire : ce sont les chamailleries de riffs qui font les meilleures comptines punks. Plus que jamais, The Ex s’affirme alors comme une des plus loyales tribus de chenapans de cour de récréation. 40 années de carrière comptent bien peu.

Une chanson : https://theex.bandcamp.com/track/piecemeal
Parce que, brique après brique, l’ouvrage fait succéder des riffs d’enthousiaste tâcheron mais il ne semble jamais suivre un quelconque plan de conception architecturale logique.


76/ BlastDrifting (jazz / electro)

Le jazz est une conduite intrépide. Quand Blast laisse les commandes de l’expédition à une clarinette, celle-ci se démène en vrilles piquées et faussement ivres et bat des ailes en double croches. Drifting est un véritable voyage spatial en territoires cendrées et la clarinette-capsule constitue la meilleure force d’exploration possible pour cette fusée jazz. Le jeu en vaut la chandelle et il consiste à faire passer des mélodies virevoltantes dans des têtes d’épingle. L’expédition a ses zones de turbulence comme ses moments d’accalmie et après les remous crépitants, le jazz de Blast sait se faire songeur dans les zones blanches et les plaines étendues. Mais perdre les commandes du véhicule c’est aussi s’accommoder des flottements hagards sans gravité pour découvrir dans les zones de brouillard des planètes inconnues, arides et dépeuplées. L’expédition hors de contrôle se laisse alors conquérir par un jazz trouble et dénicheur hautement séduisant.

Une chanson : https://labelpinceoreilles.bandcamp.com/track/forbidden-planet
Parce que l’arrivée sur la planète gazeuse coïncide avec l’avarie de la clarinette qui met ensuite en péril tout l’équipage jusqu’au cataclysme cacophonique.


75/ Bliss SignalBliss Signal (black metal / indus / electro / ambient)

Le metal peut-être noir, notamment lorsqu’il se nomme black metal, ses émanations peuvent rester d’une grande clarté. Bliss Signal s’ouvre ainsi sur un aveuglement de lumière blanche complètement ambient (Slow Scan). Après cette hypnose fatale, un dispositif de recherche se met en place pour renfermer toujours plus le piège sur l’auditeur averti : signaux tonitruants, faisceaux de torches, soufflements d’hélicoptère. L’inquiétude qui se joue là est celle de la perte, celle qui se rencontre à travers une forêt humide éclairée d’halos intermittents dans la nuit noire. Un tel album propose l’expérience du délitement progressif de la lumière et de son réconfort. Dans l’encerclement, il invite ainsi à profiter de la lumière une dernière fois. Car tout fuit, tout disparaît. Les boucles et les beats electro en sont même aspirés dans un néant obscur. Et si la féérie n’est pas forcément un mirage, elle est observée de près et comme contrainte (Endless Rush). La liberté des raveurs est donc ici ressentie comme ce qu’elle est réellement : épiée, menacée, et ainsi éphémère ; belle pour cette raison. En mélangeant metal et electro – étonnante synthèse musicale qui s’entend encore dans les rave party contemporaines – Bliss Signal trouve une zone à l’abri d’où il est possible de vivre avec joie la fin du monde.

Une chanson : https://blisssignal.bandcamp.com/track/floodlight
Parce qu’entre les déflagrations sonores et lumineuses, le niveau d’alerte semble être à son maximum mais c’est une étonnante envolée libératrice que produit la chanson.


74/ HEADS.Collider (noise rock / grunge / post punk)

Derrière un patronyme qui pourrait laisser deviner que le groupe allemand est la tête de proue d’un mouvement ou d’un soulèvement, HEADS. se révèle plutôt comme un escadron de têtes durs, des têtes faites d’un acier brûlant et engrenés dans un rock incisif aux riffs dévissés. Il y’a là des réminiscences complètement assumées de pop grungy et de nu-metal très 90’s – Quicksand et Glassjaw ne sont pas très loin – mais on y goûte aussi des influences noise rock beaucoup plus contemporaines. Cet acier trituré par le temps est tout à la fois réchauffé par des coups de broyeur et refroidi par des riffs lents en pluie d’acide. Et c’est par la discordance de ces métaux durs que le rock s’impose comme un magnifique art ferronnier. Il faut battre le fer quand il est chaud. HEADS. y met du cœur à l’ouvrage : industrieux, les membres du groupe laissent tourner la chaleur et entonnent des chants blues secs entre deux coups de laminoir.

Une chanson : https://headsnoise.bandcamp.com/track/urges
Parce que l’affaissement de riffs gras accoquinés à une voix pop traînante est une madeleine de Proust qui ramène au joli temps des années 90 mais assez subtilement un arrière-plan noise nous en éloigne.


73/ Jaye JayleNo Trail and Other Unholy Paths (folk rock)

Comme en atteste le morceau d’ouverture du dernier album de Jaye Jayle (No Trail (Path One) une somptueuse chanson), la surimpression de mélodies aux claviers verse dans la surimpression visuelle. Cet album de cheminements hasardeux est aussi un album de visions où se conjuguent et s’entremêlent des images atmosphériques sur une rétine aux aguets. Musicalement, cela aboutit à une mosaïque hybride entre folk pétrifié et légèrement glacé à la Mark Lanegan, electronica, cascades de chœurs ambient ou encore pop vespérale. Parfois ce chemin de croix traverse des royaumes de belles images en trompe-l’œil et rappelle ainsi Grails, autre groupe dont les frottements liquéfiés et réverbérés amènent aux rapprochements de lignes. Chez Evan Patterson, tout défile en chronophotographies ; le folk de l’artiste échappé de Young Widows cligne des yeux et danse sur les décalages des bandes passantes. Avec lui, la nuit ne dort pas : elle avance à pas de velours.

Une chanson : https://jayejayle.bandcamp.com/track/low-again-street
Parce que dans les nuées charbonneuses et derrière une voix caverneuse, une singulière procession lancinante de basse, guitare et de saxophones foudroyés prend au sérieux les mirages et se met à suivre de scintillantes étoiles fourbes.


72/ BambaraShadow on Everything (art rock / rock alternatif / post punk)

Nick Cave a connu des amours rouge flamme et Bambara s’en souvient. Par des guitares embrasées, une voix effilée comme un couperet mais aussi rongée par la fatalité du péché qui recouvre de noir ce qu’elle clame, le groupe new yorkais fait à nouveau briller la noirceur de groupes comme The Birthday Party ou Crime and the City Solution. Leur art rock s’escorte la nuit au milieu de chiens errants tant il est comme aboyé et craché entre deux canines. Face à l’abîme, les aboiements. Et quand l’écho de la voix se perd dans ce gouffre métallique, l’épaisseur qu’elle y gagne s’élève au niveau de maîtres comme David Eugene Edwards époque 16 Horsepower. Le périple devient bientôt noyade en ténèbres et traversée du Styx. Il faut ainsi écouter l’instrumental Human Hair pour ressentir avec quelle matière visqueuse est composé l’album de Bambara. Et rien ne se s’essouffle jamais, rien ; en témoigne cette batterie en cadence infernale qui ne sonne comme rien d’autre que le signe orgueilleux du métronome du diable. A croire finalement que la prouesse d’un tel album ne pouvait être que démoniaque. A moins qu’elle ne soit la nouvelle œuvre des anges des Ailes du Désir de Wim Wenders.

Une chanson : https://bambara.bandcamp.com/track/monument
Parce que les riffs s’étirent tel un hachoir à dents crantés et ces coups de crayon hachurent en noir les dernières lueurs faiblards qui restaient dans la pièce.


71/ Damien JuradoThe Horizon Just Laughed (folk rock)

Contrairement à ce que pourrait laisser penser sa pochette, la dernière production de Damien Jurado est aux antipodes d’une architecte brute et alambiquée. Elle tend bien volontiers vers un folk alangui et perdu dans les flaques d’une ville qui se relève de l’averse. Les guitares en répétition de structures binaires et les rythmiques sagement caressées figent la frénésie urbaine. Cet album sait s’offrir une pause. Le folk transi d’une lenteur matinale et ondoyante balance des riffs scintillants, comme reflétés par la lumière timide de l’aube. A l’instar de Mark Eitzel, les mélodies se suspendent soudainement à un fil au-dessus de nos vies et – derrière une épaisse et chaleureuse voix de velours – elles se confinent dans la résonance d’espaces intérieurs. The Horizon Just Laughed devient alors l’album d’un retrait discret ; il se fait recueil de secrets susurrés. Les envies d’évasion propres au folk rock ne sont pas tues pour autant et des violons tirent ainsi les cordages vers les ailleurs bien que ce soit depuis la fenêtre qu’ils se regardent. C’est aussi ce genre d’éclosions qui font la grande beauté de ces albums à la fois navigateurs et introspectifs.

Une chanson : https://www.youtube.com/watch?v=0_vYYV2yn0o
Parce que cette promenade béate en terres humides convoque des violons placides afin qu’ils offrent une part de rêve vaporeux au cheminement.


Tino Tonomis

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