100 merveilleux albums de 2018 – #50 à #41

50/ SHXCXCHCXSHSHULULULU (electro expérimentale)

Si SHULULULU devait être ramassé en un seul mouvement, celui-ci serait continuellement descendant tant l’electro qui le bâtit est une procession cryptique complètement vampirisée, une musique de caveau prête à fouiller les sédiments ; en définitive une marche lente et glissante vers les tréfonds du monde. En sous-sol, l’architecture est composée de paliers infinis et d’un univers labyrinthique insoupçonné. Les trappes s’ouvrent et provoquent les chutes libres dans des cascades de beats courts, secs et fragmentés. Hors de la surface terrestre, les ondes ne répondent plus, les émetteurs perdent le fil des transmissions ou celles-ci ne se font plus que par messages codés. Les émissions d’ondes se font au sein d’un bunker. Isolée ainsi et frappée de rafales glacées, l’electro de SHXCXCHCXSH se fait de plus en plus charbonneuse et grésillante. Elle souffle le froid dans ce qui s’avère finalement une véritable expérience de cryogénisation.

Une chanson : https://avianstore.bandcamp.com/track/shunununu
Parce que la machine émet ses dernières expirations avant de faire discrètement sonner l’angélus dans l’hiver.



49/ LiberezWay Through Vulnerability (electro / dark jazz / folk oriental)

Dans le désert, les marches sont souvent pénibles. Le voyageur averti sait qu’il déambulera dans le plus parfait dénuement avec ses bagages de fortune pour seuls compagnons. C’est que la beauté du désert tient essentiellement à la minéralité de sa matière nue, celle qui se ressent quand on plonge les deux mains dans le sable chaud. Liberez est une tempête de sable à lui seul. Les cordes frottées suspendues en l’air dessinent des arabesques hispaniques et arabisantes en grandes bourrasques impétueuses. Ces rideaux de violons s’étirent comme des mirages aveuglants et caniculaires. Le voyage devient danse ; de ces danses habitées qui ondulent au soleil pour se libérer de la chaleur. En maîtres du sable, les violons s’agitent sans relâche pour maintenir un souffle ; celui d’une trance. Vient la nuit et c’est au tour des ombres de visiter ce désert et d’y danser dans l’immensité noire. Au gré des souffles qui pénètrent ce désert un empire de sable aussi fragile qu’impétueux se décompose et se recompose. En jaillit un album polymorphe qui saura fidèlement – et longtemps – accompagner le voyageur aventurier.

Une chanson : https://alter.bandcamp.com/track/cara-en-la-foto-part-2
Parce que dans sa magie extatique le désert fait craquer les flammes et onduler le sable en tourbillons.



48/ KALIRiot (jazz / musique minimaliste)

Une révolte s’agite bien dans cet album qui, derrière ses allures faussement prudentes de jazz minimaliste, remue le bocal et indique les plus beaux des chemins de broussaille. Le trio suisse arrive à tendre plusieurs lignes dans leurs compositions : piano tantôt explorateur tantôt méditatif, contretemps en croisements infinis, constructions post rock et rythmiques jazz. Riot évoque tout aussi bien les lentes ascensions jazz progressives de The Necks, le doom jazz plombé de Bohren & der Club of Gore et les structures répétitives de Steve Reich. Les mélodies sont comme emportées par une allure cassée à deux vitesses distinctes. Car le piano de KALI réalise des grandes enjambées de gammes, avalent les distances et se retrouve sur plusieurs altitudes à exciter les chocs de températures. Les plateaux sont ainsi réservés au repos méditatif où le piano devient songeur ; les pics, eux, sont ces moments où menacent les décrochages de croches. A l’arrivée, la lumière ou la chute. Ces chutes se font avec fracas ; les structures mélodiques y implosent en mille morceaux faisant alors surgir une couleur supplémentaire, une forme débridée de relâchement assez proche du free jazz. Un invité de plus dans la bataille.

Une chanson : https://roninrhythmrecords.bandcamp.com/track/of
Parce que les notes de piano couvrent la nuit comme une immense constellation éclatée et dans la traque, une guitare glisse entre les faisceaux.



47/ Dilly DallyHeaven (grunge / rock indépendent)

Des cris déchirent la nuit et celle-ci en tremble d’horreur. Heaven s’ouvre ainsi d’un frisson qui parcourt l’échine, d’une voix grésillante mais en même temps si limpide qu’elle en perce les murs de guitares (I Feel Free). Il y’a là une résurgence du grunge avec tout ce que la décennie 1990 a regorgé de meilleur dans le genre. La voix se répercute sur des murs d’acier, bataille dans des amures de ferrailles et finit par avoir ce tintement digne des plus beaux métaux. Au royaume des guitares cristallines, c’est la voix qui abîme tout. L’adage chimique paraît simple : la voix tire la mélodie vers les tonalités aigues, avance prudemment à flanc de ligne de basse avant de plonger dans les flammes ardentes de riffs entièrement rock. La voix est cette maîtresse de cérémonie capricieuse et entêtée mais prête à tous les sacrifices. Heaven est in fine un collier de fausses comptines enfantines où une méchanceté corrosive et tenace se cache derrière la sagesse. Il fallait bien apporter un peu de sang à la fête.

Une chanson : https://dillydally.bandcamp.com/track/bad-biology
Parce que la ritournelle se joue tantôt en notes piquées tantôt en riffs acérés et cette biologie schizophrène finit en bain de sang.



46/ Eli KeszlerStadium (jazz / electro expérimental)

Décrire l’endroit où se situe Eli Keszler relève du péril tant les mots semblent prompts à très vite détruire le bel édifice qu’il a composé : les rythmiques peuvent évoquer Squarepusher dont il partage la même formation jazz en même temps que son éloignement, celles-ci étant soufflées par une épure qu’on ne connaît pas chez le compositeur anglais ; c’est aussi Miles Davis qui pousserait ses épopées électriques période jazz fusion vers l’électro-acoustique, ou Andrea Belfi dont l’œuvre serait déstructurée par des collages. La batterie joue un rôle-clé dans le dispositif : elle est maître à jouer des atomes qui s’agitent dans le vide. Les bouts de phrasés musicaux sont comme des demis-vols ou des sauts d’insectes. Entre elles, et accrochées dans une armature en toile d’araignée, des mélodies douloureusement entaillées se forment. C’est ainsi que des belles notes se piègent dans une fragilité de chaque instant. Avec Eli Keszler, le jazz est une langue à peine exprimée, juste caressée et déjà volatilisée. Un jazz progressivement gagné par une mise en pli onirique. Comme des premiers mots parfaits mais pas complètement compréhensibles.

Une chanson : https://shelterpress.bandcamp.com/track/the-driver-stops
Parce que dans ce beau mobile d’art cinétique, tout est mobile au contact des vents, clochers, minuteries et essoufflements de cuivres endormis.



45/ J Mascis Elastic Days (rock alternatif / folk rock)

S’échapper de Dinosaur Jr. n’est pas l’occasion pour J Mascis d’abandonner son folk nonchalant et tranquillement grunge. A vrai dire ses chansons explorent tellement de chemins disparates qu’elles semblent bien taillées pour le groupe. Ces chemins sont pourtant bien foulés pour la marche en solitaire. La recette est de prime abord la même que celle de Dinosaur Jr. : arpèges délicats, fuzz écrasé, solos de guitares piqués au vif ; ôtons à la rigueur les sons un peu crasseux et saturés si caractéristiques du groupe ! Est-ce répétitif ? Rien n’est moins sûr, J. Mascis chante bien plutôt la répétition à travers une multitude de variations. Ses canevas lo-fi sont toujours imprévisibles et il aime déborder l’ouvrage. Cela donne des mailles de travers, des décrochages soudains d’arpèges et des solos volubiles. Ce folk semble même être chanté à deux voix tant ces solos évoquent une seconde ligne de chant. Il s’agit d’un folk joueur qui s’invente des histoires élastiques à étirer au bout d’un manche de guitare. A étirer au bout de la nuit aussi.

Une chanson : https://jmascis.bandcamp.com/track/web-so-dense
Parce que ce départ définitif qui ne jette aucun regard en arrière perd l’horizon quand il accélère sur des riffs glissés.



44/ Marike van DijkThe Stereography Project (jazz / soul / blues)

L’heure est à la grande parade. Un orchestre jazz bigarré sort dans la rue et fait valser ses variations aux badauds qui passent par là. S’entendent là les diableries ternaires à la Tom Waits, le soul jazzy de crooner fatigué façon Elvis Costello et une orchestration jazz dans un écrin cuivré dissimulé comme le sont toutes ces notes colorées qui scintillent à différents moments de l’album. La nuit de Marike van Dijk est bien une stéréographie qui berce d’illusions. Elle est un paysage jazz tantôt éclatant de fraîcheur, tantôt aussi discret que les rayons de l’aube. En phase avec les changements saisonniers, y défilent les comptines des beaux jours. La naturalité du chant accompagne ces vents nouveaux. La parade mobile devient vite une grande ronde populaire où les chansons s’enchaînent pour faire tournoyer chaque instrument dans des danses à trois temps, aussi bien sur le devant de la scène qu’en coulisses, là où chacun est libre d’en inviter un autre et de lui tendre la main. Quelque chose tourne et se transmet dans cet album, indéniablement un esprit ou un souffle. Et chacun a droit à son tour de cadence.

Une chanson : https://marikevandijk.bandcamp.com/track/borealis
Parce que quelques clignements d’yeux étonnés font vibrer des riffs curieux et réveillent ensuite une myriade de cuivres et de vents tonitruants.



43/ Burning PyreThe Look of Love (electro)

A quoi ressemble l’amour ? sans répondre à la question, Burning Pyre trace la voie qui y mène grâce à des chansons aux allures de spectres. L’aveuglement sous lumière blanche que provoquent tous ces spectres voyageurs – fidèles guides voués aux tunnels d’amour – est un premier état qui précipite la mise en condition. Une fois égaré dans la vapeur, les beats scintillants et réminiscences ambient de Boards of Canada (Complete Perfection) ou même – plus étonnant – de Vangelis (Cruelness of May) prolongent l’état d’inconscience flottante. Cette fausse trance éthérée, épurée de ses rythmes plombés, mène en réalité surtout vers des paradis artificiels. Les longues nuits electro ont plusieurs dimensions, autant d’antichambres cachées là entre les envolées lyriques et les angoisses maladives : elles forment un archipel d’îlots découverts au gré des navigations. The Look of Love est un album de déambulations rêveuses mais aussi un véritable album de piste. Tantôt les plafonds s’effondrent, tantôt les synthés ensorcellent ; et toujours règne cette sensation de ne pas pouvoir quitter la piste. D’y être rivé comme dans un tunnel sans fond.

Une chanson : https://perfectaesthetics.bandcamp.com/track/the-cruelness-of-may
Parce que dans les antichambres de la nuit se révèle cette surprenante mélodie aux synthés new age qui atterrit dans un vaste et magnifique no man’s land ambient.



42/ Émilie ZoéThe Very Start (rock indépendent / folk rock)

Écouter Émilie Zoé est comme découvrir la petite sœur de Shannon Wright ou de PJ Harvey dans leurs compositions les plus rêches et brûlantes : même folk rock lo fi, même ritournelles écorchées. La boîte à rythmes et la guitare sont ici utilisées comme des jouets cassés, ceux qu’on conserve par attachement et malgré tout et avec lesquels on joue jusqu’à l’usure. The Very Start est bien en définitive un album de l’enfance perdue, soudainement resurgi à coup de riffs désossés et effrités au couteau. La voix enfantine d’Émilie Zoé retarde sa mue mais pas les rébellions électriques. De ces souvenirs et de ces lignes mélodiques à la fois ténues et fragiles, un nœud se resserre comme si c’était à la gorge qu’il se nouait ne laissant filer qu’un doux filet de voix, rescapé onirique de la joie. Mais ce nœud qui grossit ne doit pas tromper ; cette fausse boule de nerfs révèle en réalité la victoire d’une malice enjouée. Ce genre de malice qui sait soulever les vagues et les apaiser.

Une chanson : https://emiliezoemusic.bandcamp.com/track/the-barren-land
Parce que les chœurs vespéraux aux filets de cristal ont tôt fait de se briser aux ondes brouillées et aux déferlements électriques.



41/ Dino SpiluttiniNo Horizon (ambient / drone)

Plaintif et majestueux. Ainsi l’animal blessé qui se meurt dans la solitude et le silence. L’ambient de l’autrichien Dino Spiluttini rend honneur à tous ces êtres au seuil de la mort et semble gorgé de cris perdus et comme ravalés qui résonnent au loin. Sur des accords mineurs ne se construisent que des temples fragiles et sans cesse sur le point de défaillir. Mais à l’instar de la douleur, la fragilité se contient et il y’a même un certain lyrisme à prolonger ces accords tristes aussi longtemps et dignement en chacun de nous, sans jamais se laisser happer par les points de chute qui guettent. Alors les pianos continuent les litanies coûte que coûte – cela malgré les estocades portées – et les mélodies finissent chauffées à blanc, brûlées sans traces de brûlures. Dans le crépitement des flammes et du bruit ambiant, il ne reste que ces lignes presque pures, forcément amoindries mais pleinement scintillantes. De telles complaintes ne meurent pas.

Une chanson : https://dinospiluttini.bandcamp.com/track/ruined-world
Parce que l’apocalypse que prédit quelques notes de piano finit par tout ravager dans le splendide élan funèbre des deux dernières minutes.



Tino Tonomis





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