Burning (Lee Chang-dong)

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C’est souvent aux extrémités que le feu prend ; là qu’il démarre ses courses folles. Mais que reste-t-il de ce bout des choses que le temps a consumé ? Le temps est ainsi fait que l’homme y laisse des miettes : avancer, comprendre et atteindre le bout des choses c’est finalement prendre le risque de se pencher un peu trop et de définitivement disparaître. Le temps se consume comme une cigarette, il brûle les hommes et assèche leurs relations. Burning naît d’une cigarette au bout d’un bras tremblant et caché, celui de Jongsu qui s’accorde une brève pause avant une livraison insensée dans les rues de Séoul. De cette course épuisée à contre-sens et filmée de dos, Lee Chang-dong fait d’emblée de Jongsu une figure sisyphéenne condamnée aux retours éternels. Jongsu retrouve Haemi des années après et fument ensemble. Cette courte pause que leur accorde leur petit boulot gagne-pain – la seconde dans la même séquence – n’est qu’une manière pour ces deux jeunes prolétaires de suspendre le temps. Êtres consumés, ils en deviennent aussi des êtres suspendus l’un à l’autre le temps d’une cigarette. Par la suite, une cigarette allumée sera à chaque fois un pas de plus dans leur rapprochement. Lorsque Jongsu met Haemi en garde contre Ben sur le balcon cossu de ce dernier, ils en parlent autour d’une cigarette. Leur complicité atteint même un sommet lorsqu’ils échangent un joint en riant – sommet qui déjà s’envole dans des volutes de fumée. Mais le temps n’est pas serein et lorsqu’ils fument, ils regardent ailleurs, l’horizon notamment ; surtout ils ne se regardent pas. Cette simple cigarette est aussi ce qui les brûle à petit feu dans le froid hivernal coréen ; ce qui les isole dans leur tragédie. Dans un temps soudainement figé, à l’heure de la survie permanente, elle s’impose comme le fidèle attribut d’une lente consumation puis d’une extinction. Elle est ce soleil couchant qui livre sans fard une beauté crépusculaire mais l’épuise en même temps dans l’annonce d’une disparition inévitable.

La première fois que Jongsu et Haemi font l’amour, elle désigne la tour où le soleil se couche. C’est ainsi annoncé : leur amour n’aura qu’un temps. Plus tard, une danse nue au soleil couchant deviendra une danse d’adieu. Le soleil qui disparaît emporte les hommes avec lui et ne laisse qu’un vide immense à la nuit et aux jours qui lui succèdent. Dans le Séoul filmé par Lee Chang-dong, ces hommes sont tous à un pas de la nuit. Haemi s’aperçoit très tôt de cette fatalité, en pleure au restaurant, puis elle glisse inévitablement jusqu’à la disparition totale. Et le monde d’Haemi est ainsi vu qu’il ne peut bientôt plus être vu. Il n’est vu que dans l’envers négatif d’un miroir, un contrepoint disparu et abandonné. Une mandarine, un chat, une serre, puis Haemi elle-même, le puits dans lequel elle est tombée : il ne faut plus penser que quelque chose existe mais plutôt oublier que cette chose n’existe pas. Le jeune et idéaliste Jongsu sait qu’il a déjà libéré Haemi de l’oubli le jour où il l’a sauvé du puits et son espoir est de la libérer une seconde fois. Mais son amie n’a ni amis ni famille et elle n’existe que pour lui. Il a seulement oublié qu’elle n’existait plus.

Si l’envers d’un miroir est insondable, la froide réalité l’est tout autant. Imposante et glacée, elle est ici incarnée par Ben. Lui est dans le temps éteint de la grande bourgeoisie, cette classe sociale qui se calfeutre dans des tours d’ivoire, des intérieurs lisses et des grandes voitures glissantes et silencieuses. Les disparitions qui attristent Haemi, lui s’en amuse comme n’importe quel pyromane blasé. Maître du temps et prestidigitateur des destinées, c’est lui qui fait vibrer la basse à distance quand Jongsu se lance à la recherche de la serre brûlée. Le monde peut bien brûler, Ben ne pleurera pas. Il le dit lui-même, il a les larmes asséchées depuis l’enfance. Il mourra ainsi comme il a vécu, dans une lente étreinte froide. Et à ses pieds, une jeunesse désemparée doit faire face à l’oubli et au vide sans pouvoir y trouver de réponses. Il n’y a personne au bout des téléphones qui sonnent au milieu de la nuit. Dans les champs vides qui succèdent aux incendies, il n’y a que des êtres face à leur propre nudité. Finalement, à y voir de plus près, il n’y a dans Burning que des fleurs de jour toutes entières tournées vers le soleil mais qui sont condamnées à lentement faner.

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Tino Tonomis

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