Asako 1 & 2 (Ryusuke Hamaguchi)

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Après avoir réalisé une heuristique flâneuse des sens dans Senses, Ryusuke Hamaguchi s’impose un peu plus comme un grand peintre de l’éveil des sentiments avec Asako 1 & 2. Il est ainsi déroutant d’assister en prélude du film à un amour qui se conclut vite et bien. Un amour qui colle au bitume et s’y grave. Dès le premier plan, des enfants font claquer des pétards sur la route et leur éclat fait résonner le coup de foudre comme un écho à l’idylle enfantine qui se noue entre Asako et Baku. Peu de temps après, un accident de scooter scelle cet amour plein d’éclats au beau milieu d’une route. Cette idylle belle et éphémère est le prélude de ce qu’est la véritable vie amoureuse : une pause en route avant un cheminement amoureux. Se tient là le cœur battant du film.

Baku se volatilise. Des années après, l’autre amour d’Asako naît d’un visage qui se scrute à défaut de se voir. Les champs – contrechamps entre Ryohei et Asako sont de longs plans subjectifs qui creusent ce qu’il y’a derrière un visage ; un geste qui n’est rien d’autre que la première pierre jalonnant le cheminement amoureux. L’histoire avec Baku ne laissait quant à elle aucun temps pour la lente scrutation. Le grand tour de force de Ryusuke Hamaguchi est de faire de cette action contemplative une étape inévitable de la redécouverte amoureuse tant le visage de Ryohei revient comme un fantôme et s’imprime sur celui de Baku. D’où ce magnifique plan du visage de Ryohei derrière Asako, vu à travers la vitre de l’exposition au cours de laquelle elle avait précédemment rencontré Baku. Dévisager c’est croiser toutes les époques d’une vie. L’évidence de l’amour naît ainsi d’une mystification. Les visages s’observent ensuite à distance depuis une tour d’immeuble de bureaux. Mais se voir à distance c’est finalement déjà se reconnaître. Comme pour Baku, l’accident tonitruant consacre l’amour. Cette fois-ci il ne s’agit plus de pétards enfantins mais d’un tremblement de terre, avec toute la fatalité qu’un lustre brisé en mille morceaux sur une scène théâtrale peut avoir. Après la pluie, le beau temps. Et après l’accident, le cheminement – en cela, Asako 1 & 2 marche sur les pas de Senses. Le tremblement de terre suivait l’annonce de la disparition d’Asako ; le cheminement contraint dans les rues de Tokyo en précède sa réapparition. Une seconde ellipse narrative installe ensuite le spectateur dans l’intimité du couple formé par Asako et Ryohei. C’est la raison pour laquelle, au-delà du coup d’éclat qu’il représente, ce tremblement de terre est l’accident adulte par excellence ; les pétards et les accidents de scooter sans gravité ne renvoyaient, quant à eux, qu’à des incidents adolescents. Et c’est parce que la force de l’histoire d’amour est à la hauteur de l’accident qui la provoque qu’Asako et Ryohei vivent une grande histoire.

Mais Baku revient. Avec force éclats. Cette fois-ci c’est une assiette qui se brise ; un malheur qui fait voler en éclats un quotidien sage et heureux. De ce quotidien heureux, retenons cette séquence au cours de laquelle Asako et Ryohei prennent la route pour faire du bénévolat à des centaines de kilomètres de chez eux. Elle offre l’image d’un cheminement de rêve et de sommeil. Asako dort, il conduit, elle se laisse guider. A cette séquence s’oppose celle où Asako embarque en pleine nuit à bord de la voiture de Baku le revenant. Dans cet inattendu cheminement de réveil et de conscience, Asako reprend le cours de sa destinée. Si cette séquence offre un si beau moment de cinéma, c’est notamment grâce à une grande phrase évocatrice, superbe et déclamée sans calcul : « c’est comme un rêve… ou plutôt j’ai vécu toute ma vie dans un rêve et là je me réveille ». Entre le moment où elle prononce cette phrase et celui où elle l’achève, Asako a opéré un grand virage sur sa vie. Cette phrase c’est tout à la fois la fin d’un rêve et la beauté d’un réveil. Le merveilleux basculement entre un univers trompeur – le rêve – et un univers d’éveil – la conscience. Étonnamment, et à ce moment précis du récit, Ryusuke Hamaguchi n’a jamais semblé aussi proche d’un réalisateur comme David Lynch, le conducteur des trajets accidentels en voiture de Mulholland Drive ; ceux qui conduisent vers de beaux basculements ; ceux qui conduisent du rêve au réveil et inversement. Les deux épisodes d’Asako 1 & 2 ont des contours flous. Existent-ils d’ailleurs vraiment ? Le basculement entre les deux épisodes se situe peut-être dans cette phrase. Ses amis disent d’Asako qu’elle est « évanescente et déterminée » et c’est avec légèreté qu’elle se débarrasse de Baku pour marcher seule. L’image d’Asako à l’arrière de la voiture rappelle même étrangement une autre figure évanescente et déterminée : Areum dans Le Jour d’après de Hong Sang-soo, elle aussi enfin heureuse dans une solitude tenue à l’écart des hommes.

Asako revient enfin vers Ryohei dont la jalousie est rendue compte à travers une phrase presque féministe malgré elle : « les hommes n’aiment pas les femmes qui connaissent d’autres queues », admettant ainsi que l’inverse ne vaut pas forcément. Elle qui se calait sur les pas des hommes, elle les suit désormais en courant après. Ils mènent droit vers un amour toujours droit, bel et bien là. Cet amour est symbolisé par un chat, lien indéfectible les réunissant. Elle le cherche dans les fourrés, il le garde auprès de lui et aucun ne peut abandonner leur part dans une histoire en train de se créer. L’évidence de l’amour ne peut tout simplement pas éternellement tenir sur une mystification. Il en est donc fini des champs – contrechamps où chacun pouvait se mirer dans le regard de l’autre. Désormais côte à côté, Asako et Ryohei regardent la même rivière « sale mais belle ». C’est comme s’ils regardaient leur histoire couler ; une histoire salie mais nécessairement et joliment salie. Précédemment, un couple d’amis à eux s’était fondé sur le refus d’un pardon. Et en quelques mots se bâtit un nouveau pacte ; de nouvelles fondations à leur amour : elle ne se reposera plus sur lui ; lui ne lui fera plus confiance. Ne rien devoir à l’autre, ne pas se perdre dans des visages, pouvoir être côte à côté en même temps que face à face, et c’est ainsi que la rivière continuera à couler simplement. Un cheminement infini.

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Tino Tonomis

1 réflexion sur « Asako 1 & 2 (Ryusuke Hamaguchi) »

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